Dre. Sima Samar

Lauréate du Prix John-Humphrey pour la liberté 2001

Discours prononcé lors de la cérémonie du 10 décembre.

     À l'heure où je vous parle, le sort de l'Afghanistan, et en particulier celui des femmes, est à la croisée des chemins. Une fois les talibans chassés du pouvoir, les femmes seront peut-être enfin en mesure de reconquérir leurs droits et l'Afghanistan pourra peut-être, finalement, envisager un avenir dans la paix. Mais rien de tout cela n'est encore garanti.

     Le monde prend enfin conscience du sort des femmes afghanes. Les médias prêtent à présent attention aux souffrances qu'elles ont endurées sous les talibans, et un plus grand nombre de personnes ont entendu parler de la famine et des maladies provoquées par la sécheresse, les combats et l'absence d'aide humanitaire. Depuis 20 ans, la situation des femmes en Afghanistan n'a cessé de se détériorer. Elle ne pouvait guère être pire.

     Sous le régime taliban, les femmes n'avaient pas le droit de fréquenter l'école, de travailler à l'extérieur de chez elles et de quitter leur domicile sans être accompagnées d'un homme de leur famille proche et sans porter la burqa. Toute infraction à ces décrets était sévèrement punie, notamment de la bastonnade en public, de l'emprisonnement, voire de la peine de mort.

     Nous espérons qu'avec les changements actuels en Afghanistan, ces interdits deviendront vite un souvenir du passé et ne se reproduiront jamais.

     Les femmes afghanes avaient pourtant sonné l'alarme et prévenu que les agissements des talibans et le terrorisme ne resteraient pas longtemps confinés à l'intérieur des frontières de l'Afghanistan. Mais personne ne les a écoutées jusqu'à ce que survienne la tragédie du 11 septembre. Et maintenant le peuple afghan paie pour un crime qu'il n'a pas commis.

     L'Afghanistan est un petit pays très pauvre et très sous-développé écrasé par la guerre depuis 23 ans. Historiquement, le statut des femmes y a toujours été très inférieur à celui des hommes parce que la société afghane obéissait et obéit encore aux règles patriarcales des clans familiaux. La dictature et une interprétation erronée de la religion ont restreint encore davantage leurs droits.

     Pourtant, il a 30 ou 40 ans, une forme de démocratie partielle avait été introduite en Afghanistan, assortie d'une constitution qui accordait aux femmes des droits limités. Cette constitution leur reconnaissait la liberté d'accéder à toutes les formes d'éducation. Les femmes pouvaient participer aux élections à titre d'électrices et de candidates. Malgré la pauvreté extrême, elles touchaient les mêmes salaires que les hommes. Dans les années 60, les femmes afghanes ont réalisé des progrès sur le terrain politique, en éducation et dans le domaine de l'emploi. Nous pouvions à l'époque choisir notre tenue vestimentaire et nous déplacer librement. J'ai moi-même poursuivi mes études dans des écoles mixtes depuis l'école primaire jusqu'à la faculté de médecine. Malheureusement, la majorité des femmes vivant dans les régions rurales n'ont pas vu grand changement dans leur vie quotidienne, contrairement aux femmes des villes.

Dr. Sima Samar with Katleen Mahoney and Warren Allmand

     Plus tôt aujourd'hui, Mme Samar a donné une conférence de presse dans les locaux montréalais de Droits et Démocratie. Ici, elle est assise entre Mme Kathleen Mahoney, présidente du Conseil d'administration, et Warren Allmand, Président de Droit et Démocratie.

     Après l'invasion de l'Afghanistan par les Russes, la constitution a perdu de sa force et l'état de guerre, le chaos et la destruction se mirent à régner dans tout le pays. Les États qui avaient des intérêts politiques et économiques en Afghanistan ont commencé à se faire la guerre par factions interposées, une guerre dont certains sont sortis vainqueurs aux dépens du peuple afghan. Le zèle déployé pour vaincre les communistes était tel que personne ne s'est indigné du fait que les droits des femmes afghanes soient foulés aux pieds. Les hommes ont opprimé les femmes encore davantage sous prétexte de défendre la culture et les traditions afghanes et de respecter les principes de l'Islam. Même l'ONU et les pays soi-disant démocratiques ont indirectement appuyé le traitement horrible réservé aux Afghanes.

     Les femmes ont été les principales victimes de la crise ininterrompue des droits humains qu'a connue l'Afghanistan. On sait qu'aucune des parties au conflit ne respecte les droits fondamentaux des femmes, mais ce sont les exactions des talibans qui ont été les pires. L'exclusion des femmes de la vie publique a coûté très cher non seulement aux femmes dont la vie a été détruite, mais à la société afghane dans son ensemble. Avant la prise du pouvoir par les talibans, les femmes constituaient la majorité du personnel enseignant et du personnel de la santé. À la suite des interdits décrétés par les talibans, le réseau des services de santé et le système d'éducation se sont effondrés et toute la population en a pâti.

     Malgré ces décrets, l'organisation Shuhada que j'ai fondée en 1989 a continué de dispenser des services de santé et d'éducation pour les fillettes. J'administre 45 écoles dans la région centrale de l'Afghanistan qui sont actuellement fréquentées par 20 000 élèves. Trente-quatre de ces écoles reçoivent des filles. Mon école secondaire pour filles est la seule école de filles officielle qui a continué à dispenser son enseignement sous le régime taliban. À cause de notre dévouement et de nos appuis au sein de la communauté, les talibans n'ont pas pu fermer les écoles de filles dans cette région de l'Afghanistan. Malgré un harcèlement constant, nous avons gardé nos établissements ouverts et continué à enseigner aux filles les maths, les sciences et d'autres matières.

     Mon organisme gère aussi 11 cliniques et quatre établissements hospitaliers en Afghanistan. L'un des hôpitaux, situé à Bamiyan, a été confisqué par les talibans et un autre, à Yawkolang, a été bombardé, des mois après le massacre de centaines d'Hazaras, dont trois membres de mon personnel hospitalier, par les talibans lorsqu'ils ont repris le contrôle de la région en janvier. Mes dispensaires et hôpitaux ont continué d'offrir des services de santé aux femmes, y compris des services en santé génésique comme les moyens contraceptifs et ce, malgré l'interdiction imposée par le régime taliban et les énormes risques encourus.

     Au Pakistan, j'administre un hôpital, une clinique et quatre écoles à l'intention des réfugiés afghans. Je m'occupe également d'un institut scientifique mixte qui forme des assistantes et auxiliaires médicales et des professeurs de sciences. J'ai mis sur pied ce programme pour préparer des jeunes gens, femmes et hommes, à retourner en Afghanistan afin de dispenser les soins de santé et les programmes d'éducation dont le pays a tant besoin. J'espère à présent que mes étudiantes et mes étudiants pourront apporter leur aide à la reconstruction de notre pays.

     L'abandon de l'Afghanistan par les États-Unis et la communauté internationale, après avoir entraîné et financé les éléments les plus extrémistes des mudjaheddin, est l'une des raisons qui explique pourquoi le pays a sombré dans le chaos, la destruction et l'oppression après le retrait des troupes soviétiques.

     Nous espérons que les États-Unis et le monde occidental ne vont pas encore une fois oublier l'Afghanistan. Nous espérons que les USA et les autres pays vont tenir leurs promesses et fournir des secours et une aide au développement substantiels pour que nous puissions reconstruire notre système de santé, notre système d'éducation et notre économie.

Sima Samar with Warren Allmand

Mme Sima Samar répond aux questions des journalistes.

     On a souvent invoqué la religion et la culture pour justifier le fait que les femmes afghanes soient privées de leurs droits. Mais en réalité, les restrictions imposées aux femmes n'ont rien à voir avec la religion ou la culture de l'Afghanistan. Ce sont essentiellement des questions de contrôle et de pouvoir. En fait, la première révélation de l'Islam est "Iqra" qui signifie "Lis", et la première personne convertie à l'Islam fut Khadija, l'épouse de Mohammed. Aicha, une autre des épouses de Mohammed, a déclaré, aux dires de Mohammed lui-même, que tous les musulmans, hommes et femmes, doivent avoir accès à l'instruction. Aicha elle-même avait le droit de monter un chameau et de mener les troupes à la bataille.

     Pour ce qui est des vêtements, l'Islam ne prescrit aucun code vestimentaire aux femmes. Les femmes afghanes n'ont généralement pas le visage caché. Les femmes musulmanes visitent les lieux saints de La Mecque le visage découvert, ce qui démontre que rien dans l'Islam ne justifie le port de la burqa. Celle-ci n'est pas non plus une tradition afghane. C'est une pratique venue de l'Inde.

     De l'avis de certains de ces bailleurs d'aide, le fait que les petites filles soient privées d'instruction ne devrait pas autant nous préoccuper et nous ne devrions pas blâmer les talibans parce qu'avant leur arrivée au pouvoir, rares étaient les femmes afghanes qui savaient lire et écrire.

     Des agences d'aide utilisent le respect de la culture et de la religion comme excuse pour ne pas appuyer des programmes d'éducation des filles.

     Mais la réalité c'est qu'il y a toujours eu, de la part des Afghans, une demande en ce sens mais elle n'a jamais été satisfaite à cause du manque de ressources ou de l'absence de volonté politique des dirigeants du pays.

     Les écoles de filles que j'administre au Pakistan et en Afghanistan sont surpeuplées parce qu'il y a chez les femmes un immense désir de s'instruire, mais les ressources sont extrêmement limitées. On a alloué très peu d'argent à l'éducation des filles, et on a surtout financé l'instruction primaire. Mais il faut développer l'enseignement secondaire et l'enseignement supérieur si l'on veut pouvoir reconstruire la société civile en Afghanistan. Et il faut aussi scolariser les garçons, sans quoi les madrassas vont continuer à former des générations d'adolescents qui ne connaissent que la mentalité guerrière et l'habitude d'opprimer les femmes. L'éducation des garçons tout autant que celle des filles sont essentielles au respect des droits humains et des droits des femmes, et à l'édification de la paix en Afghanistan.

     Je terminerai en disant que rien ne peut justifier la marginalisation des femmes afghanes et le fait qu'on bafoue leurs droits. Aujourd'hui, je suis très contente de voir qu'on a donné un rôle aux femmes dans le nouveau gouvernement intérimaire et que la voix des femmes sera enfin entendue dans le processus de prise décision du pays. La nomination de deux femmes est un début, mais ce n'est pas assez. J'espère que je serai capable de guérir quelques-unes unes des blessures des femmes afghanes.

     Nous avons beaucoup de travail à faire. Nous ne pouvons pas le faire seuls. Nous avons besoin du support de la communauté internationale, incluant le Canada. Nous avons besoin de troupes internationales pour désarmer les différentes factions, pour maintenir la stabilité et la sécurité et pour permettre au gouvernement de fonctionner. Quelle que soit la structure gouvernementale mise en place, les droits des femmes doivent être rétablis. Nous avons besoin de l'engagement du Canada et de la communauté internationale pour que les droits des femmes soient une priorité dans la reconstruction de l'Afghanistan.

     Je suis très honorée d'accepter ce prestigieux prix au nom des millions de femmes et d'enfants afghans qui ont faim, qui sont sans abris et qui sont encore sous le choc de la guerre. Je continuerai mon travail afin que les droits des femmes en Afghanistan soient reconnus comme des droits humains et que les filles ne soient plus jamais punies pour avoir un cahier et un crayon dans leurs mains.

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