LA CONSOLIDATION DE LA PAIX EN COLOMBIE
Document de discussion par Eleanor Douglas
22 juin 2000
2. Les intervenants armés et le processus de paix
2. LES INTERVENANTS ARMÉS ET LE PROCESSUS DE PAIX
Dans
un contexte de conflit armé incessant, les pourparlers et les
négociations entre le gouvernement et les deux principaux
groupes insurgés, les FARC (Forces armées
révolutionnaires de la Colombie) et l'ELN (Armée
de libération nationale), se poursuivent par à-coups
même si les résultats positifs ne sont pas évidents
à court terme. L'inqualifiable assassinat d'une paysanne le 17
mai, pour ne citer qu'un exemple récent, dont la
« bombe-collier » a explosé alors que
l'on tentait de la lui enlever, a encore une fois rappelé aux
Colombiens et Colombiennes que des forces obscures cherchent à
faire dérailler le fragile processus de paix (quelques heures
à peine après l'incident, le président Pastrana
et les médias ont de manière irresponsable pointé
les FARC du doigt et ont dû se rétracter après
qu'une brève enquête eut montré que ce groupe
n'était aucunement impliqué). Entre-temps, pendant que
le conflit fait rage, les groupes paramilitaires manuvrent pour
se faire reconnaître sur le plan politique tout en continuant
de perpétrer de terribles atrocités. Les Forces armées,
qui restent de toute façon sceptiques face aux négociations
avec les groupes insurgés, et alors qu'elles attendent
l'arrivée de nouveaux équipements dans le cadre du
Plan Colombia, envisagent peut-être une fausse victoire.
De son côté, la guérilla est entrée dans
une nouvelle étape de la guerre, cherchant à affirmer
sa puissance militaire pour exercer son contrôle territorial et
accroître son influence économique et politique.
L'origine, la composition, l'appui politique et la situation
militaire de chacun des intervenants armés sont extrêmement
complexes et il n'existe pas d'analyse de ceux-ci qui soit complète,
cohérente, bien documentée et libre de tout filtre
idéologique ou émotif. Au fur et à mesure que le
conflit s'aggrave, la guerre et ses protagonistes se
criminalisent et se dépolitisent, et « une loi du
silence » empêche la tenue d'un débat
politique rigoureux entre intervenants bien informés.
2.1. LA MONTÉE DE LA TERREUR PARAMILITAIRE
La
Colombie possède une riche histoire de groupes para-étatiques
armés. Les groupes paramilitaires modernes, dont le plus
important est les AUC Autodefensas Unidas de Colombia, Groupes
d'autodéfense unies de la Colombie dirigés par
Carlos Castaño, doivent leur existence en partie à une
loi adoptée en 1966. Cette loi, en vigueur durant 23 ans,
fournit le cadre juridique de la création d'unités
d'autodéfense financées par les potentats locaux.
Si
l'on remonte plus loin, aux années 40 et 50, durant la période
simplement connue comme « La Violencia », des
centaines de milliers de familles paysannes furent déplacées
et 200 000 personnes assassinées par des tueurs à
gages, souvent de manière atroce. « Malheureusement,
la Colombie a déjà une longue tradition de groupes
armés au service des propriétaires terriens, des
marchands, des entrepreneurs ou des politiciens leur permettant de
saisir des propriétés ou de se venger par l'assassinat
et la terreur... En même temps, les Forces armées ont
utilisé des civils dans des opérations de
renseignements et de combat militaires, un fait démontré
dans plusieurs enquêtes judiciaires, et que les Forces armées
ont même justifié tant verbalement que par écrit. »29
Comptant
probablement de 7 à 8 mille membres, la pénétration
des AUC dans des régions stratégiques, et leur contrôle
sur celles-ci, particulièrement dans le nord du pays, s'est
accélérée de manière spectaculaire depuis
1994.30
Plus au sud, au cours des dix derniers mois, on a assisté à
110 assassinats et à l'exode forcé de 5 000 personnes
dans le département de Valle (sud-ouest de la Colombie). De la
même manière, les groupes locaux dénoncent
l'importante présence paramilitaire qui ne cesse de croître
dans le département de Putumayo, la principale région
visée par le Plan Colombia. Les groupes paramilitaires
fonctionnent de la même façon dans toutes les régions.
Après s'être établis dans la région de
leur choix, ils forcent la population locale à fuir en la
terrorisant au moyen de disparitions forcées, d'assassinats
sélectifs ou de massacres à faire glacer le sang. Les
victimes sont des paysans et des dirigeants locaux ainsi que des
citoyens ordinaires qui ne participent à aucun mouvement
politique ou social particulier. Les paramilitaires s'affrontent
rarement à la guérilla mais collaborent en permanence
avec les Forces armées. Des données d'enquêtes
trop nombreuses pour toutes les mentionner ici, y compris des
enquêtes du Département d'État des États-Unis,
révèlent que le gouvernement n'a rien fait de
significatif pour répondre à cette « alliance
sans nom ». Plusieurs officiers à la retraite et
anciens membres des Forces armées sont des membres à
part entière du commandement militaire des AUC. De plus, un
nombre inconnu d'anciens combattants de la guérilla ont trahi
leurs objectifs et principes pour se battre aux côtés de
Castaño. Selon une enquête récente, le budget
annuel des AUC atteindrait 32 millions $US dont 70 %
provient directement ou indirectement de l'industrie de la drogue.31
En
plus de s'intéresser aux opérations militaires, les AUC
possèdent une stratégie visant à obtenir une
reconnaissance politique. Au début, leur discours semblait se
concentrer exclusivement sur le besoin d'éliminer la guérilla,
l'État n'étant pas à la hauteur de la tâche.
Cependant, depuis deux ans, les AUC ont développé un
discours critique sur l'incapacité du gouvernement à
maîtriser la corruption et à réduire les
inégalités sociales et grâce à leur accès
régulier aux mass média, elles parviennent à se
présenter comme des revendicateurs de réformes.
Le
débat fait rage en Colombie sur l'origine, la composition
sociale et les objectifs politiques des AUC les opinions sont
très partagées. Le traitement qu'il faut réserver
aux AUC durant et après les négociations de paix
constitue un point encore plus controversé sur les plans
pratique, éthique et politique. Si les AUC ne sont qu'un
appendice de l'État colombien, comme certains le prétendent,
la réponse est claire il faut obliger le gouvernement à
capturer, juger et imposer des sentences contre ceux qui les ont
inspirées, organisées, dirigées, soutenues et
financées et contre ceux qui ont participé à
celles-ci, tel que l'affirme le Rapport sur les droits de l'homme des
Nations Unies de cette année. Beaucoup (et probablement la
majorité) des militants et militantes des droits humains
affirmeraient que rien moins que la démobilisation,
l'arrestation et la mise en procès des paramilitaires ne
serait acceptable, étant donné leur modus operandi
en tant qu'élément de l'appareil d'État.
Il
devient de plus en plus évident que les AUC sont beaucoup plus
qu'un groupe de hors-la-loi militaires et de tueurs à gages
dénués de stratégie. Il existe des indices à
l'effet qu'elles reçoivent un important appui de la part de
secteurs de l'élite colombienne et il ne fait aucun doute
qu'elles jouissent d'une collaboration permanente de secteurs des
Forces armées colombiennes (si ce n'est du haut commandement
lui-même). Les intérêts économiques
occupent une place centrale dans leur stratégie de contrôle
territorial; des recherches ont montré qu'il existe une
corrélation directe entre la présence des
paramilitaires et les projets d'infrastructure, les activités
d'extraction de ressources et les routes de transport importantes.
Cette affirmation maintes fois répétée revêt
peut-être une signification politique limitée puisque
presque tout le territoire de la Colombie peut être considéré
d'importance stratégique pour une raison ou une autre
deux littoraux, des ressources naturelles abondantes, des terres
fertiles, plusieurs frontières, une riche biodiversité,
une situation géographique stratégique, etc. Ce n'est
pas par hasard que la guérilla s'était elle-même
positionnée à l'origine dans nombre des mêmes
régions.
Il
existe au moins deux autres points de vue concernant le traitement
qu'il faut réserver aux paramilitaires durant le
processus de paix en cours. Un argument est basé sur le besoin
de réduire immédiatement les niveaux de souffrance
humaine. Les défenseurs de ce point de vue argumentent que de
toute façon, le réalisme politique forcera
éventuellement la tenue de négociations avec les AUC et
qu'il vaut mieux que ce soit plus tôt que plus tard afin de
réduire les pertes civiles. Ils argumentent qu'il faut
considérer que les AUC sont rien de moins qu'un intervenant
politique, même si c'est moralement répugnant, et
qu'elles sont une plus grande menace à la paix en tant
que « francs-tireurs » exclus de la table des
négociations, que si elles y sont présentes. Les
détracteurs de cette position protestent immédiatement
et avec beaucoup d'indignation en alléguant que la
reconnaissance politique des AUC entraînerait la continuation
de l'impunité, une conséquence inacceptable si le
principal objectif politique à long terme du processus de paix
est la consolidation des institutions démocratiques. Un
troisième groupe dont la position est moins bien définie
affirme que même si le processus de paix doit inclure tous les
groupes participant au conflit armé, il est essentiel de les
différencier les uns des autres il ne faudrait pas
accorder le statut politique que les groupes paramilitaires cherchent
à obtenir juste parce qu'elles participent à la table
de négociation avec la guérilla. Ils argumentent que,
bien qu'ils soient coupables d'actes de terreur indéfendables,
les guérillas, contrairement aux paramilitaires, mènent
une lutte pour le pouvoir étatique. Il faut offrir une
quelconque « carotte » aux AUC pour qu'elles se
démobilisent et se désarment; mais elles ne pourraient
jouir de l'impunité.
Cette
question épineuse et complexe exige plus de recherche, une
analyse objective et une comparaison avec des situations semblables
dans d'autres pays (le Guatemala et l'Irlande du Nord viennent à
l'esprit). Est-ce que les paramilitaires, et particulièrement
les AUC, représentent un projet parrainé par le
gouvernement qui a échappé à tout contrôle
et n'est plus maîtrisable? Si les AUC ont un projet politique
véritable, que mettent-elles de l'avant à part la
violence? Qu'est-ce qui pousse leur haute direction à être
si brutale (une telle brutalité a certainement eu cours dans
le passé dans d'autres situations en Colombie)? Si de telles
expressions de brutalité demeurent une partie intégrante
de la décision de l'élite colombienne de protéger
ses intérêts politiques et économiques, que
faudra-t-il faire pour construire un pays démocratique où
la paix et la tolérance ont une chance de fleurir? Une des
mises actuellement couvertes en Colombie est la stratégie de
la pacification autoritaire et contreinsurrectionnelle et il est
facile de prévoir quelle sera la réaction des guérillas
à cette stratégie.
2.2.
LES INSURGÉS À LA TABLE DE NÉGOCIATION
Tel
qu'indiqué ci-dessus, la lutte armée en Colombie
demeure un phénomène essentiellement rural dans un pays
majoritairement urbain (environ 72 % de la population est
urbaine et ce taux continue d'augmenter en partie à cause de
la guerre). La guérilla colombienne trouve ses origines dans
les premiers efforts d'organisation des paysans dans les régions
rurales isolées et dans l'exclusion, la répression, la
persécution et les menaces politiques qui s'ensuivirent.
Aujourd'hui, on ne peut affirmer qu'il n'existe aucun lien entre la
violence urbaine et la guerre de guérilla à la
campagne. Même si les combats directs entre les guérillas
et les Forces armées colombiennes se déroulent
généralement dans les régions rurales et les
petites villes, la lutte s'est étendue de multiples façons
aux « barrios » pauvres des grands centre
urbains : recrutement par la guérilla, l'armée et
les paramilitaires, attaques aveugles contre les infrastructures
policières et militaires, formation de milices, arrivée
de centaines de milliers de personnes déplacées et
réseaux d'indicateurs et de sympathisants.
Aux
yeux des guérillas, la signature d'un accord de paix
n'est possible que dans le cadre d'un processus à
long terme faisant progresser leur cause et comportant des réformes
politiques et économiques importantes ainsi qu'une
réforme des Forces armées. L'expérience de
négociation antérieure des FARC et de l'ELN leur a
enseigné la prudence déjà en 1990,
l'Union patriotique, un produit des négociations échouées
des années 1980, avait vu 3 000 de ses membres assassinés
dont divers dirigeants nationaux et deux candidats présidentiels.
De la même manière, une faction de l'ELN qui négocia
un accord au début des années 90 et fonda le
« Corriente de Renovación Socialista »
(Courant du renouveau socialiste) a vu plusieurs de ses membres tués.
Le niveau de méfiance parmi les guérillas est élevé
elles prendront leur temps pour négocier.
Particulièrement
au cours des années 90, les guérillas se sont
transformées, consolidant, étendant et approfondissant
leur influence territoriale et augmentant le nombre, la fréquence
et l'intensité de leurs opérations militaires.
Leurs liens avec le commerce des stupéfiants, particulièrement
dans le cas des FARC, ont fourni des sommes fabuleuses pour l'achat
d'équipement et le financement des combats. L'ELN a
réussi à extorquer les sociétés
transnationales d'extraction de ressources durant plusieurs années
afin de maintenir ses coffres et ses attaques massives contre
l'infrastructure du pays principalement les pylônes
électriques et les oléoducs ainsi que sa
capacité à réaliser des enlèvements
massifs spectaculaires. Ce mouvement a maintenu la pression sur le
gouvernement et fait souffrir la population civile. Les deux groupes
dépendent dans une large mesure des rançons et des
extorsions et ces derniers temps, leurs victimes n'ont pas été
que les riches. De 1978 à 1995, le nombre de fronts des FARC
est passé de 8 à 65 (environ 16 000 militants en
2000) tandis que celui de l'ELN est passé de 3 à
35 (5 000 militants à l'heure actuelle). Comme
résultat, on a assisté à une croissance
spectaculaire du nombre d'extorsions, d'enlèvements,
d'embuscades, de prisonniers de guerre, d'occupations de petites
villes, de destructions d'infrastructures, de contrôles armés
illégaux et de mainmises politiques et judiciaires sur les
municipalités. Dans plusieurs régions éloignées
du pays, la guérilla constitue la seule autorité
organisée en place et joue le rôle d'un mini-État.
Avec
une fréquence croissante, l'autoritarisme, les liens de plus
en plus étroits avec l'industrie des narcotiques, le mépris
de la population civile, l'imposition de difficultés
économiques et la cruauté inexplicable se substituent
peu à peu aux objectifs altruistes de la guérilla
visant une transformation socialiste de la société au
profit de la majorité de la population et particulièrement
des pauvres et des marginalisés. De nombreux Colombiens
« ordinaires », professionnels de la classe
moyenne et membres de l'élite et des Forces armées sont
convaincus que les guérillas ne s'intéressent pas
vraiment au processus de négociation et que leur engagement
n'est pas sincère. Afin de dépolitiser la lutte pour le
pouvoir, les mass média et le gouvernement des États-Unis
qualifient commodément les guérillas de
narco-terroristes, en alléguant souvent qu'ils sont des
terroristes et des bandits. La confrontation et le combat entre les
groupes insurgés eux-mêmes compliquent encore plus le
tableau, tout comme la présence additionnelle de 1 000
membres de l'Armée populaire de libération qui s'était
scindée durant des négociations de paix antérieures.
Le romantisme à la Che Guevara des années 60 n'est plus
associé à la guérilla colombienne; en fait,
l'hostilité profonde sentie par un grand nombre de pauvres
vivant dans les régions dominées par la guérilla
indiquent une importante transformation du projet politique original.
Toutefois,
« ce serait aussi une erreur de croire que (la guérilla)
a troqué ses idéaux révolutionnaires uniquement
pour les gains financiers personnels. Au contraire, c'est précisément
en raison de leurs fortes convictions idéologiques que les
guérillas ont besoin d'appuis financiers importants. ... la
richesse des guérillas constitue un moyen pour atteindre une
fin, et non pas une fin en soi. En général, la richesse
ne permet pas l'enrichissement personnel des guérilleros; elle
procure plutôt les moyens d'acheter des armes et de
l'équipement pour l'organisation ».32
Malgré la disparition de l'altruisme politique des guérillas,
la plupart, mais pas toutes les organisations de la société
civile continuent de les considérer comme des intervenants
politiques, comme un élément de pouvoir véritable
dans la société et comme tel, des interlocuteurs
légitimes à la table de négociation et dans les
structures qui surgiront du processus de paix. Cependant, il faut
ajouter qu'un nombre croissant de personnes, particulièrement
chez les mieux nantis, ne pensent pas que la guérilla veut
réellement négocier, et sont de l'avis qu'une
extermination militaire rapide serait probablement la meilleure chose
qui pourrait survenir pour la paix en Colombie.
Ici
encore, comme dans le cas des paramilitaires, la recherche de la
« vérité ultime » est
probablement illusoire. Seule une recherche et une analyse
rigoureuses, sans craindre la controverse, aidera ceux et celles qui
recherchent le chemin le plus approprié pour consolider la
paix. Le fait qu'il soit probablement nécessaire de mener deux
processus de négociation, du moins dans un avenir prévisible,
brouille encore plus les cartes et complique une situation déjà
complexe.
2.2.1.
Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC)
La
puissance militaire des FARC (de 16 à 18 000 hommes,
femmes et enfants en armes) et sa présence potentiellement
déstabilisatrice dans presque la moitié des
municipalités du pays ont convaincu le président
Pastrana de proposer un dialogue avant même son élection.
La décision d'accorder aux FARC une zone démilitarisée,
d'une superficie égale à celle de la Suisse dans
le sud-est de la Colombie, a été particulièrement
controversée pour les militaires tenants de la ligne dure,
mais le président, surmontant une série de difficultés
et de revers, y compris la démission de son ministre de la
défense (un civil), a insisté sur la poursuite des
négociations alors même que la guerre se poursuivait. La
tournée conjointe FARC-gouvernement en Europe, la proposition
des FARC de discuter d'un cessez-le-feu sous certaines conditions,
les groupes de travail conjoints mis sur pied pour recevoir les
contributions de la société civile au programme de
négociation en 12 points et le fait même que les
pourparlers se déroulent, constituent tous des signes
encourageants malgré les nombreux défis à
relever et les doutes qui persistent.
Récemment,
les FARC ont publié une série de « Lois »
visant à arracher des concessions économiques et
politiques aux Colombiens riches et aux politiciens corrompus.33
L'objectif des FARC semble clair : elles cherchent à
démontrer qu'elles dominent tant politiquement que
militairement un territoire important afin de revendiquer une
reconnaissance internationale en tant que force belligérante
en vertu du droit humanitaire international. Cependant, dans la
conjoncture actuelle, il est fort peu probable qu'elles y
parviennent. Le Bureau colombien du Comité des droits de
l'homme des Nations Unies, tout comme l'ensemble de la communauté
diplomatique en Colombie, insiste pour qu'un accord global sur les
droits humains et le droit humanitaire international soit le premier
point à l'ordre du jour des négociations entre les FARC
et le gouvernement justement en raison des atrocités commises
contre la population civile. Entre-temps, le président
Pastrana a adopté une ligne plus dure vis-à-vis les
FARC sans toutefois compromettre l'ensemble du processus de paix. On
prévoit que l'approbation par le Congrès des États-Unis
d'un important appui militaire aux Forces armées colombiennes
dans une région où les FARC exercent une présence
et un contrôle significatifs aura pour effet d'intensifier
le conflit. Il ne fait aucun doute que les FARC se préparent à
relever le défi. De nouvelles atrocités seront commises
et la spirale de la violence se poursuivra.
2.2.2. Armée de libération nationale (ELN)
Avec
l'accord « apparemment » mal conçu
d'avril 2000 de l'administration Pastrana prévoyant un
territoire transitoire, démilitarisé et délimité
géographiquement pour la Convention nationale de l'ELN, après
des mois de tergiversations, et après des enlèvements
et des frappes spectaculaires contre l'infrastructure du pays par les
insurgés, les pourparlers espérés semblent un
peu plus près de la réalité. Cependant, le tollé
général qui s'est élevé contre la tenue
de la Convention dans un secteur désigné de la vallée
de la rivière Magdalena (« Magdalena Medio »)
démontre que le processus de paix colombien demeure fragile et
imprévisible. L'Association civile pour la paix de la région
(Asocipaz) annonça que ses membres prendraient les armes si le
territoire était remis aux insurgés. Dans une entrevue
accordée à la revue Semana, Francisco Campo, un
dirigeant de la Corporation régionale de défense des
droits humains (CREDHOS), une organisation de droits humains réputée
de la ville portuaire de Barrancabermeja sur la rivière
Magdalena, a clarifié tout malentendu par rapport à ces
événements. « Des 29 municipalités du
bassin hydrographique du Magdalena Medio, il n'en reste probablement
que 8 qui ne soient contrôlés socialement, politiquement
et économiquement par les paramilitaires. C'est le fruit de
leur travail constant mené depuis maintenant 17 ans. »34
Et c'est ce qui se cache derrière la soi-disant protestation
populaire de Asocipaz contre un territoire désigné
pour l'ELN, même s'il est aussi vrai que les paysans et les
citadins en ont assez des nombreux combats, quel que soit le groupe
armé à l'origine de ceux-ci.
Un
optimisme prudent règne en ce qui concerne le succès du
processus de paix avec l'ELN. Ayant donné son accord au
maintien de la présence des autorités de l'État
dans le territoire désigné, à une participation
d'équipes de vérification internationales et
nationales, à la négociation dans un premier temps d'un
accord intégral sur les droits humains et le droit humanitaire
international et à la suspension des actions armées
dans la ville pétrolière de Barrancabermeja, la
direction de l'ELN semble désireuse de tenir le dialogue. Mais
au-delà des bonnes intentions, il y a aussi un sentiment
d'urgence parce que l'ELN a été durement frappée
par les « succès » des paramilitaires
dans son aire traditionnelle d'influence politique et militaire. Il
reste encore à surmonter des obstacles considérables.
Il faut que le gouvernement s'occupe rapidement et efficacement des
paramilitaires dans la région, alors que l'ELN doit accepter
que d'autres forces d'opposition armées, les FARC pour n'en
nommer qu'une, ont au moins autant d'influence sociale et politique
dans le territoire.
2.3. DES FORCES ARMÉES COLOMBIENNES MÉFIANTES
Selon
des comptes-rendus d'une conférence internationale tenue
récemment en Colombie sur le nouveau rôle des Forces
armées en Amérique latine, l'amélioration de la
préparation professionnelle, le respect des droits humains et
la sophistication technologique des services de renseignement
constituent des éléments essentiels de Forces armées
modernes et efficaces. Le volet militaire du Plan Colombia,
entièrement financé par le Congrès des
États-Unis, semble comporter des objectifs additionnels en ce
qui concerne les Forces armées colombiennes. Alors que les
généraux s'inquiètent déjà
des efforts du président Pastrana de mener des pourparlers de
paix, ils risquent de mal interpréter le nouveau programme
d'aide militaire et de nuire à l'objectif de la
consolidation de la paix.
Au
sein des Forces armées colombiennes, des nuances subtiles
séparent parfois les « gorilles » des
purs et durs mais il n'y a aucun indice, et il n'y en a jamais eu, de
la présence d'une importante tendance réformiste, comme
ce fut le cas en différents moments de l'histoire ailleurs en
Amérique latine notamment au sein des forces armées du
Pérou, de l'Équateur, du Venezuela, du Panama et de
l'Argentine. Traditionnellement, le corps des officiers militaires
colombiens a été un serviteur loyal et fidèle de
ses maîtres des États-Unis, ayant même renoncé
à se solidariser avec ses frères latino-américains
pour appuyer la Grande-Bretagne dans la guerre des Malouines.
Même
si l'on reconnaît que, aux plans politique et constitutionnel,
l'institution permanente des Forces armées colombiennes
est subordonnée aux autorités constitutionnelles et
joue un rôle d'exécutant plutôt que de décideur
au chapitre des affaires publiques et de la consolidation de la paix,
le contrôle civil sur les Forces armées demeure un défi
de taille. Bien que la Colombie n'ait pas été victime
de coups d'État militaires dans le passé,
l'establishment militaire est en soi une puissance dans le cadre
constitutionnel du pays. Comme nous l'avons mentionné dans la
section 1.6, « Crise de l'administration de la justice »,
le système judiciaire militaire est toujours un important
facteur favorisant l'impunité des auteurs de violations des
droits humains. La mise à la retraite forcée en 1999 de
trois généraux accusés d'être liés
aux groupes paramilitaires sans que l'on tente d'enquêter sur
les crimes qu'ils auraient commis, et encore moins de les punir, a
exclu tout effet dissuasif sur les militaires et, une fois de plus,
approuvé l'impunité aux yeux du public. L'application
de la justice des cours militaires dans les cas de violations des
droits humains commises par les militaires constitue un point de
litige sérieux pour la société civile, les
travailleurs et travailleuses de droits humains et les victimes de la
guerre.
Les
liens directs qu'entretiennent les Forces armées avec les
paramilitaires constituent le problème le plus sérieux
minant leur crédibilité. Selon Gustavo Gallón de
la Commission des juristes colombiens, s'il est vrai que « les
violations des droits humains attribuées aux agents de l'État...
ont diminué graduellement et représentent aujourd'hui
moins de 5 % de l'ensemble... les meurtres commis par
les groupes paramilitaires inférieurs à 20 %
du total il y a cinq ou six ans représentent maintenant
plus de 70 % des cas. »35
Un rapport récent de Human Rights Watch, The Ties That
Bind: Colombia and Military-Paramilitary Links, montre que
l'appui des militaires aux activités paramilitaires couvre
toujours l'ensemble du territoire national et que cette alliance
cruciale parvient à influer sur les enquêtes les plus
importantes menées par les bureaux du Solliciteur général
et du procureur général.
Aller au chapitre 3
Table des matières
NOTES
Cliquez sur le numéro de la note pour retourner au texte.
29 MONCAYO, Hector-Leon, dans Beyond Law, Vol. 7, No. 21; page 29.
30 Sur la côte des Caraïbes, dans certaines régions
côtières du Pacifique, et plus récemment dans le
sud du département de Bolivar, dans le Magdalena Medio ainsi
que dans le nord-est du pays, le long de la frontière avec le
Venezuela, les AUC ont supplanté l'ELN en tant que
principale force irrégulière.
31 « Las Finanzas de las Paras », CAMBIO, du 15 au 22 mai 2000, No. 360.
32 GARCIA-PENA, Daniel, Noticias, The Latin American Program of the Woodrow Wilson Centre, « Peace and Human Rights in Colombia in Comparative Perspective »,
sous la direction de Cynthia ARNSON, décembre 1998.
33 La « Loi » 002 stipule que tout Colombien ayant des actifs d'une valeur supérieure à un million $US doit soumettre un rapport aux FARC en vue de payer un impôt de 10 %. Toute personne qui ne respecte pas cette loi devient automatiquement une cible d'enlèvement et d'extorsion. Du même coup, les FARC ont lancé un appel pour doubler le nombre de militants armés, qui passeraient de 16 000 à 32 000, et ont annoncé qu'elles créeraient leur propre système judiciaire. La Loi 003 des FARC déclare que les politiciens et fonctionnaires corrompus seront punis. S'ils neretournent pas ce qu'ils ont volé au peuple, ils deviendront eux aussi des cibles d'extorsion et d'enlèvement.
34 Semana, du 15 au 21 mai 2000.
35 GALLÓN, Gustavo, « What is new in the Colombian situation? »; Democracy, Human Rights and Peace in Colombia, présentations d'une table ronde tenue le 6 octobre 1999 à l'Université Notre Dame.
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