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La
promotion de la démocratie remonte au milieu des années
quatre-vingts, peu après que les effets de la nouvelle vague
de transitions démocratiques aient commencé à se
faire sentir dans le monde entier. Au début des années
quatre-vingt dix, la promotion de la démocratie est devenue
une composante importante de la recherche analytique et de l'aide
internationale. Il semble qu'une décennie soit une
période qui se prête à la révision des
approches et des résultats, d'autant que celle qui nous
intéresse s'achève au moment où débute
un nouveau millénaire, et qu'elle correspond au
10e anniversaire de Droits et Démocratie (Centre
international des droits de la personne et du développement
démocratique), qui a ouvert ses portes en 1990. Ce document
tente donc de passer en revue les changements survenus dans ce
secteur pendant ces dix années et d'identifier les
leçons que l'on peut tirer de cette expérience
collective et d'une analyse plus poussée de notre propre
passé.
Le
document est divisé en cinq parties : la première
présente un aperçu général des tendances
en matière de développement démocratique; la
seconde met en lumière les nouveaux enjeux qui y sont
rattachés; la troisième porte sur notre propre
évaluation du travail de Droits et Démocratie; la
quatrième partie tente d'identifier les leçons à
tirer de l'expérience passée et de définir
d'éventuelles approches novatrices. Enfin, la conclusion
propose une orientation stratégique fondée sur les
constatations découlant de ce bilan. Dans les trois premières
parties, nous nous attachons à recenser les changements, les
carences, les nouveaux besoins et les nouvelles approches afin de
déterminer les leçons qui se dégagent de cette
réalité extrêmement complexe.
Cette
évaluation est le résultat de l'étude de
certains documents ,
d'entrevues avec le personnel de Droits et Démocratie,
avec des universitaires canadiens et d'autres spécialistes
de la démocratie qui ont assisté à l'évolution
de notre organisme, et de consultations sur le terrain portant sur
six pays (Kenya, Tanzanie, Birmanie, Thaïlande, Guatemala,
Pérou) et réalisées à la fin de l'année
2000.
Je tiens
à remercier tous ceux et celles qui ont consacré une
bonne partie de leur temps à discuter de cette étude,
et en particulier à mes collègues du programme de
Développement démocratique : Akouété
Akakpo-Vidah, Madeleine Desnoyers, Geneviève Lessard,
Micheline Lévesque, ainsi que Stéphanie Rousseau,
Andrés Pérez et Robert Miller, qui m'ont fait
part de leurs judicieux commentaires sur les idées présentées
dans ce document.
I. La démocratie : contexte, concepts, acteurs et tendances de la décennie.
Du milieu des années
quatre-vingts à 2000, une importante « vague »
de transitions démocratiques a déferlé dans le
Sud et l'ancienne Union soviétique . Portés par cette vague, nous avons tous - les acteurs, les
analystes, les décideurs et les bailleurs de fonds –
cédé à une sorte d'euphorie. Même
si, chez ceux qui participaient directement à ces transitions
et au sein des institutions qui les appuyaient de l'extérieur,
on était bien conscients que la démocratisation ne
serait pas uniquement une question d'élections, nous
étions mal préparés pour faire face à la
multiplicité des obstacles qui ont marqué l'évolution
des nouvelles démocraties : des transitions qui semblent
n'être jamais menées à terme, des
démocraties formelles qui n'accordent pas véritablement
à leurs citoyens tous les droits qui leur reviennent, des
sphères publiques tronquées, des pouvoirs exécutifs
qui ne rendent pas de comptes, une corruption endémique, des
populations désenchantées, des partis politiques
inefficaces. Tous ces problèmes étant aggravés
par l'émergence et l'intensification de nouveaux
facteurs sur la scène internationale, en particulier l'effet
de la mondialisation sur la mise en place d'institutions
démocratiques.
1.1 Multiplication du nombre d'acteurs depuis 1990
Jusqu'à
la fin des années quatre-vingts et pendant les années
quatre-vingt dix, les droits, la gouvernance et la démocratie
étaient considérés comme des sujets extrêmement
sensibles et la plupart des agences gouvernementales occidentales
refusaient de s'en mêler. Dans divers pays, des
institutions indépendantes subventionnées par l'état
furent donc créées pour le faire. Mais à peine
avaient-elles commencé à élaborer leurs
programmes que la Guerre froide a subitement pris fin et que les
questions de droits humains, de bonne gouvernance et de développement
démocratique sont enfin devenues des domaines auxquels les
organismes officiels pouvaient s'intéresser en toute
légitimité. Dans les années quatre-vingt dix, le
travail lié à la promotion de la démocratie a
connu une croissance exponentielle quant aux nombre d'acteurs,
aux enjeux et aux montants d'argent engagés.
Sur le
terrain, les acteurs se sont multipliés. Dans les démocraties
établies, les « acteurs » sont
principalement les bailleurs de fonds : les fondations publiques et
privées, les gouvernements, les institutions multilatérales,
les organisations non gouvernementales (ONG), les syndicats, etc.
Dans les nouvelles démocraties, les principaux acteurs sont
les mouvements prodémocratiques et les différents
niveaux de gouvernement (l'administration et les parlements).
Tant au Nord qu'au Sud, la diversité, le nombre et le
dynamisme des acteurs continuent d'augmenter.
Toutefois,
la force de la tendance favorisant la promotion de la démocratie
a révélé deux erreurs importantes. La première
concerne les hypothèses dominantes à propos de ce qui
constitue la démocratie, de la façon dont elle naît
et des moyens de la promouvoir. La deuxième, qui découle
de la première, concerne la manière dont ces hypothèses
peuvent être traduites en initiatives concrètes.
La
première erreur aura été que, malgré la
diversité des acteurs, les bailleurs de fonds ont eu tendance
à adopter une approche naïve et dénuée
d'esprit critique envers les modèles de démocraties
libérales existants. Le problème ici est à deux
volets : premièrement, outre le fait que l'on suppose
d'entrée de jeu que la démocratie libérale
est le seul modèle de démocratie valable (hypothèse
appuyée par bon nombre d'analystes, mais pas par tous),
les bailleurs de fonds considèrent implicitement que les
institutions et les processus propres à des démocraties
libérales spécifiques du Nord peuvent – et
doivent – être transposées dans le Sud.
Ensuite,
comme l'a dit un directeur de programme d'une agence
bilatérale, « la démocratie, de fruit
défendu, est devenue une question technique ». En
matière de financement, l'approche bureaucratique,
fondée sur le genre d'hypothèses mentionnées
plus haut, consiste à réduire les processus aux actions
concrètes et plus facilement gérables, ceci afin de
simplifier un phénomène pourtant extrêmement
complexe et mal compris, dans l'espoir d'obtenir des
résultats démontrables – et, de plus en plus,
« mesurables ». Par conséquent, dans
les années quatre vingt-dix, la principale caractéristique
de la tendance vers la démocratisation était que, même
si la démocratie était devenue un terrain légitime
pour une participation bilatérale et multiltérale, dans
les approches des principaux bailleurs de fonds, la démocratie
elle-même était dépolitisée. Cette
dépolitisation se manifeste, par exemple, dans la réticence
à reconaître la démocratie comme un système
permettant d'encadrer les conflits plutôt que comme un
consensus.
Les
tendances dans la compréhension qu'ont les institutions
soutenant la démocratie du domaine dans lequel elles
interviennent, tout comme les méthodes qu'elles
utilisent pour le faire, ont changé au fil du temps; on tente
maintenant d'intégrer de nouvelles perceptions et de
nouveaux défis au fur et à mesure que les programmes
évoluent. Les changements apportés ne sont pas toujours
explicites et, par conséquent, ils peuvent être
sous-estimés dans certaines des affirmations faites dans ce
document et, de façon générale, sous-théorisés.
En termes généraux, le foyer d'attention est
passé des premières initiatives portant sur les
élections, les institutions électorales et les partis
politiques à la création ou à la réforme
d'institutions gouvernementales et, plus récemment, au
renforcement de la société civile (y compris les
médias, les ONG, les syndicats) comme élément
clé du processus de démocratisation (Carothers 1997).
Selon Quigley (1996a), les premiers efforts dans ce sens ont été
caractérisés par des tentatives visant à
appliquer des compétences techniques occidentales à des
situations non-occidentales; l'échec qui en a résulté
a été suivi d'un retour aux initiatives locales
comme panacée, perçues dans la vision néolibérale
comme une alternative à l'état. De plus, dans de
nombreux cas, les ONG sont perçues, de manière plutôt
naïve, comme englobant la totalité de la société
civile (Newberg et Carothers 1996). Toutefois, l'effet combiné
de la multiplication des acteurs et de la prise de conscience
progressive de la complexité des processus a donné lieu
à une prolifération d'approches et de questions
prioritaires pour les bailleurs de fonds officiels et les fondations
privées.
Le peu
de documentation publiée sur les résultats des
programmes d'appui à la démocratie confirme la
perception qui se dégage des entrevues avec les responsables
de programme : peu de données significatives ont été
produites qui permettent de définir clairement les résultats
des programmes mis en œuvre, ceci pour plusieurs raisons.
Pour certains, les institutions qui appuient la démocratie
supposent tout simplement que leurs programmes ont un impact positif
et ne procèdent ainsi à aucune évaluation (Offe
& Schmitter 1998). Pour d'autres, les hypothèses sur
lesquelles s'appuient les programmes sont beaucoup trop
simplistes, basés sur des questions toutes faites et
dépolitisées (Carothers 1997). Carothers estime que les
programmes d'appui à la démocratie sont loin
d'être efficaces. Pour lui, les principaux problèmes
sont le recours à des modèles ultra-spécifiques,
l'incapacité à prendre en compte les questions de
pouvoir, l'absence de réponses efficaces au blocage des
transitions démocratiques et le peu d'attention accordée
aux facteurs économiques.
Bien que
ces critiques s'avèrent fondées dans la plupart
des cas, on peut tout aussi difficilement affirmer que les programmes
n'ont aucun impact que de démontrer qu'ils en ont
un. Ici, d'autres facteurs compliquent l'évaluation
des résultats. Ces facteurs sont principalement liés à
la complexité du processus de démocratisation en soi.
S'il est une conclusion que l'on puisse tirer de
l'expérience des dix dernières années,
c'est que la démocratisation n'est pas un
processus linéaire et qu'elle ne se développe pas
de la même façon dans des contextes différents.
Dans chaque pays, un très grand nombre d'acteurs et
de facteurs historiques et contextuels influent sur le processus de
mise en place des institutions démocratiques et d'une
culture démocratique. Il s'agit ici non pas d'un
produit mais d'un processus, et ce processus est très
long. On ne peut obtenir de résultats visibles en un, deux,
trois ou même dix ans. La plupart des programmes extérieurs
d'appui à la démocratie sont axés sur des
événements (en tant que mécanismes destinés
à favoriser le changement) ou sur le renforcement des acteurs
ou des institutions clés. On a rarement procédé
à une évaluation poussée de la validité
des hypothèses initiales sur le rôle des points d'entrée
spécifiques des programmes dans le développement global
du processus de démocratisation. Dans tous les cas, sauf
perversion majeure des acteurs en question (corruption,
autoritarisme, etc.), il faudra un laps de temps assez long pour
évaluer le degré de validité de cette hypothèse.
La diversité des facteurs empêche toute approche
prescriptive et demande une démarche hautement contextuelle
dans chacun des cas.
Non
seulement nous ne savons pas grand chose de l'impact des
programmes d'appui à la démocratie au cours des
dix dernières années, mais on ne dispose d'aucune
vue d'ensemble des bailleurs de fonds et des montants en jeu,
de leurs champs de compétences et de leur concentration
géographique (sur l'appui à la démocratie
par les é.-U., voir : Forsythe et Reiffer, 2000). La rivalité
entre institutions de nature similaire mais également entre
les bailleurs de fonds officiels et les ONG (Rawkins et Bergeron
1994) – crée une situation où peu d'efforts
sont faits pour créer, de façon collective, un
environnement propice à l'apprentissage mutuel et à
la coordination.
1.2 Tendances sur le terrain
Pour ce
qui est du processus de démocratisation, il est clair que
depuis 1990, la situation sur le terrain a énormément
changé. Un nombre beaucoup plus grand de pays sont devenus des
démocraties officielles. Dans les Amériques, à
l'exception de Cuba, tous les pays sont maintenant des
démocraties officielles.En Asie du Sud-est, plusieurs régimes
sont de nouvelles démocraties. En Afrique également,
plusieurs pays sont devenus des démocraties officielles, bien
qu'ils demeurent souvent en proie à de violents
conflits. L'apparente rapidité du processus de
démocratisation a donné la fausse assurance, en
particulier sur la scène internationale, que la question était
sur le point d'être réglée.
À
l'heure actuelle où certaines des nouvelles démocraties
sont en place depuis quelques années, des tendances
inattendues se dessinent et envoient un « signal
d'alarme ». L'expérience en Amérique
latine, par exemple, montre que le progrès vers la démocratie
électorale n'est pas linéaire et que de
nombreuses institutions démocratiques sont fragiles. De plus,
la qualité de la démocratie devient maintenant une
source d'inquiétude. L'absence d'imputabilité,
l'injustice socio-économique, la montée de la
criminalité et de l'insécurité des
citoyens dans les démocraties émergentes constituent
les nouvelles limites de la démocratisation.
Bien que
nous parlions de démocratisation en termes généraux,
il est important de comprendre les différences qui existent
d'une situation à une autre. Dans chaque grande région,
une variété de contextes sociaux et historiques
affectent clairement le processus de changement démocratique.
En Afrique, par exemple il existe une différence marquée
entre le genre de transition qu'ont connu les pays de langue
française et celui des pays de langue anglaise. Dans les
premiers (par exemple, le Burkina Faso, le Mali, le Bénin),
des « conférences nationales » ont
permis de réunir tous les grands acteurs sociaux du pays pour
négocier les paramètres de la démocratisation.
Dans les seconds, (Kenya, Tanzanie, Zambie, Zimbabwe), les
régimes autoritaires ont commencé à se
libéraliser (tout en conservant le pouvoir) sous la pression
des mouvements urbains prônant la démocratisation. En
Asie, le dynamisme des pays du Sud-est asiatique contraste avec
l'immobilisme relatif du Nord (Chine, Japon) et du Sud (Inde,
Pakistan, Bangladesh, Sri Lanka, Népal, Bhutan) de la région.
Dans le Sud-Est, bon nombre de transitions récentes, à
l'exception de la Thaïlande et des Philippines, demeurent
fragmentaires et fragiles. Dans les Amériques, la plupart des
pays de langue anglaise ont conservé des institutions
démocratiques depuis leur indépendance, alors que dans
les pays de langue espagnole, le passage d'un régime
militaire à un régime démocratique s'est
fait, dans la plupart des cas, dans les années quatre-vingts.
Bien
qu'à ce jour aucune méthode ne permette d'évaluer
avec exactitude le résultat des activités de promotion
de la démocratie, il est possible de faire quelques
généralisations sur la dynamique du développement
démocratique. Ces généralisations sont en fait
tellement générales qu'elles peuvent sembler
évidentes, mais elles ne le sont peut être pas pour ceux
qui font leur entrée sur la scène démocratique
pour la première fois et qui se retrouvent en plein processus
de transition.
La
démocratie est par nature incertaine. Les règles et
les résultats demeurent incertains, même après la
transition. Les mêmes acteurs ne remporteront pas toutes les
victoires. La démocratie ne consiste pas tant à
remporter des victoires qu'à définir l'espace
légitime dans lequel les luttes peuvent être livrées,
ce qui est et n'est pas en jeu, ce qui peut être fait ou
défait par les gouvernements élus successifs et ce qui
doit être inscrit de manière (plus ou moins) permanente
comme valeur (relativement) immuable pour la société
dans son ensemble. Ces définitions représentent déjà
une lutte en soi. Quand nous disons que nous sommes en présence
d'une démocratie, c'est que cet espace spécifique,
déterminé par la société même et où
se déroulent ces luttes, correspond à un certain nombre
de paramètres définis comme étant démocratiques
et à propos desquels un consensus sociétal a été
atteint au fil du temps, et continue d'être respecté
par tous les acteurs.
L'espace
politique et la marge de manoeuvre des divers individus et
institutions sont relativement élastiques. Ils sont
souvent plus élastiques dans les situations de transition que
plus tard dans le processus, alors que les alliances se sont
reserrées et cimentées. Mais leur élasticité
dépend – jusqu'à un certain point du moins
– de la capacité d'agir des mouvements prodémocratiques qui participent à la
transition, et de leur volonté et capacité de continuer
à investir l'espace politique, même si les
difficultés sont grandes.
La
participation à un système démocratique à
plus long terme demande l'entrée en scène de
nouveaux acteurs, en particulier de ceux qui font depuis
longtemps l'objet d'une exclusion radicale, comme les
femmes et les peuples autochtones. Les acteurs de la société
civile considèrent souvent leurs propres demandes comme étant
l'essence même de la démocratie et n'essaient
pas de trouver le moyen de faciliter l'arrivée de
nouveaux acteurs sur l'échiquier.
Les
politiques et les luttes à propos de leur définition
sont importantes, mais ne constituent pas le seul élément
nécessaire pour assurer un système et une société
démocratiques. Les institutions démocratiques sont
essentielles au développement démocratique. La
société civile doit jouer, dans le développement
d'institutions, un rôle qui est souvent passé sous
silence. Ce n'est pas nécessairement une question
d'investir massivment pour mettre en place une bureaucratie ou
un ministère; il s'agit plutôt de développer
une culture institutionnelle favorisant l'obligation de rendre
compte et la participation démocratique. Ceci s'apparente
à l'institutionnalisation de « l'état
de droit ». Souvent perçu comme un ensemble
d'institutions et de lois, l'état de droit est
mieux compris comme une culture de la légalité , une société où les citoyens et les institutions ont accepté une ligne de conduite axée sur le respect des lois comme fondement de leurs valeurs et de leur fonctionnement.
Ceci n'est qu'une synthèse
impressionniste de certaines des caractéristiques communes aux
différentes transitions démocratiques. La prochaine
partie de ce rapport évalue les changements qui se sont
produits dans notre compréhension des concepts et approches
utilisés en matière de développement
démocratique.
1.3 Des concepts en évolution
Au cours
des dix dernières années, il a beaucoup été
question de la nature de la démocratie et de ce qu'elle
représente. Ces débats étaient surtout le fait
d'universitaires et ils ont eu peu d'impact sur le
fonctionnement même de la démocratie. Toutefois, les nombreux « imprévus » qui
ont surgi dans ces nouvelles démocraties ont conduit certains
analystes à tenter d'ajuster les définitions et
d'élaborer des concepts qui tiennent compte des
changements concrets de la réalité démocratique.
Qu'est-ce que la démocratie?
Une
question conceptuelle centrale peut être posée quant aux
caractéristiques de la démocratie. Quels sont ses
éléments essentiels et les liens qui relient ces
éléments entre eux? Bien que les textes sur la
démocratisation mentionnent bon nombre de caractéristiques,
peu d'auteurs ont tenté de synthétiser ses
caractéristiques fondamentales. Certains (par exemple :
Fraser, 1995) font mention du contrôle civil de l'armée,
un élément sûrement très important pour
les pays qui sortent à peine d'un régime
militaire autoritaire. D'autres, mentionnent l'état
de droit et l'indépendance de l'appareil
judiciaire, une société civile dynamique, des élections
libres et équitables. Becker (1999) souligne avec justesse que
l'émergence et la nature des institutions démocratiques
dans une société donnée sont le résultat
des conflits et de la collaboration entre les forces sociales. Linz
et Stephan (1996) optent pour une définition minimaliste en
affirmant qu'un système démocratique nécessite
un état, des élections et une gouvernance démocratique.
Chacun de ces trois éléments pourrait subsumer de
nombre de caractéristiques et processus; toutefois, l'approche
minimaliste soulève la question de savoir si certains acteurs,
institutions, et processus sont plus indispensables que d'autres
à la démocratie.
Forsythe
et Reiffer (2000: 990) proposent une définition générique
qui pourrait être considérée, parmi certains
mouvements prônant la démocratie, comme étant
largement inspirée de l'expérience des
états-Unis. Ils établissent une distinction entre les
démocraties dites libérales, qui sont « des
gouvernements élus combinant le droit à la
participation politique et la protection des autres droits humains »,
et les démocraties sociales, qui sont « des
démocraties libérales où les droits humains
fondamentaux sont interprétés de manière à
y inclure les droits économiques et sociaux. »
Guillermo
O'Donnell a récemment proposé (1999), pour
définir la démocratie et comprendre son évolution,
un cadre qui évite l'approche de la « liste
d'épicerie » en identifiant les éléments
constitutifs et la relation qui existe entre eux. Dans le même
temps, O'Donnell introduit la dynamique de la capacité
d'agir (« agency »), de la sensibilité
à la particularité du contexte et de l'incertitude
(ou non-linéarité). En bref, pour O'Donnell, il
existe deux types de composantes de la démocratie : d'une
part, des élections libres et justes (et toute la panoplie
institutionnelle qu'elles nécessitent) et, d'autre
part, une série de droits politiques primaires qui ont un lien
de causalité avec les élections. Ces droits peuvent
inclure entre autres la liberté d'association,
d'expression, d'information et de mouvement; toutefois,
cet ensemble de droits spécifiques ne peut être
standardisé et doit être établi par
« induction », dans chacun des cas. En d'autres
termes, il dépend du contexte – historique et social –
de chaque pays. Le processus de démocratisation en est un où
les détenteurs du pouvoir sont progressivement obligés
– même contre leur gré ou leurs convictions - par
des forces sociales et politiques contraires, d'institutionnaliser
l'exercice des droits politiques. Vue dans cette perspective,
l'histoire de la démocratie peut être comprise
comme « l'histoire de l'acceptation réticente
du pari institutionnel ». L'élite dirigeante
se résigne donc à limiter – partiellement ou
complètement –son propre autoritarisme (ou encore elle
est remplacée par des acteurs plus enclins à le faire).
De plus,
O'Donnell décrit le processus qui a historiquement
permis une constitution mutuelle des droits et des détenteurs
de ces droits au sein du système libéral qui, par ce
même processus, est devenu un système démocratique
libéral. Par conséquent, grâce à
ce processus d'élargissement à la citoyenneté
politique de l'octroi de droits subjectifs, le terrain était
propice à l'élargissement des concepts, de la
législation, de la jurisprudence et des idéologies
issus de la citoyenneté civile. (p. 27). Pour résumer,
les citoyens utilisent les droits existants pour élargir la
sphère politique et acquérir de nouveaux droits –
par conséquent, l'appui juridique et la réalisation
de la capacité d'agir (selon O'Donnell) sont une
composante essentielle de la démocratie contemporaine. Dans
les faits pourtant, dans bon nombre de nouvelles démocraties
la structure juridique des droits civiques est inégale (elle
varie selon les secteurs géographiques de l'ensemble des
territoires nationaux et entre les divereses classes sociales).
O'Donnell fait aussi mention de ce qui peut être
considéré comme la structure sociale des droits (p.
37), laissant entendre par là que la qualité d'un
droit peut varier selon le contexte social et historique d'une
société. Par ailleurs, « la citoyenneté
politique peut être implantée même en présence
d'une citoyenneté civile faible, ou très
asymétrique (voir plus loin : démocraties
« inciviles »), où on ne parle même
pas des droits sociaux » (33). Dans ce cas, la capacité
d'agir est affectée négativement (par exemple,
par la peur ou l'indigence et l'inefficacité de la
citoyenneté civile finit par miner et saper la citoyenneté
politique pour de vastes pans de la population, et en particulier
pour les personnes marginalisées (38). Pourtant, il n'en
demeure pas moins que la capacité d'agir est stimulée
par le développement d'une sphère publique qui
repose sur « l'universalité des libertés
politiques et sur le pari qu'elle représente »
(40).
Selon
O'Donnell, la démocratie est caractérisée
par quatre éléments qui lui sont propres : « 1.
Des élections justes et institutionnalisées; 2. Un
enjeu universel qui rejoint tous les citoyens; 3. Un système
juridique qui garantit l'application de tous les droits et
libertés démocratiques et qui les appuie; et 4. La
soumission de tous les pouvoirs à l'autorité des
autres pouvoirs. »
Par
conséquent, O'Donnell nous présente une vision du
système démocratique qui s'appuie sur un petit
nombre de caractéristiques fondamentales. Ces éléments
sont élargis, développés, texturés
par la capacité d'agir présente et passée
des acteurs, de manière individuelle ou collective :
« l'indécidabilité des libertés
politiques, la possibilité permanente d'élargissement
ou de retrait des droits civils et sociaux et – en dernier
lieu, ce qui les contient tous – la question des options qui
permettent d'exercer la capacité d'agir,
constituent l'arène dans laquelle, dans une démocratie,
la lutte politique s'est toujours déroulée et
continuera de se dérouler » (40). Cette approche
facilitera la compréhension de la démocratie qui sert
de base à la proposition d'orientation stratégique
que je présenterai dans la partie finale de ce rapport.
Transition et consolidation
Au
départ, le concept clé sur lequel reposaient les
approches en matière de promotion de la démocratie
était celui du couple transition-consolidation. On supposait
alors qu'il y avait un moment à partir duquel le système
passait de la transition à une consolidation irrévocable,
bien que la définition exacte de ce qui constituait ce point
variait d'un auteur à l'autre.
L'expérience
des nouvelles démocraties a démenti la simplicité
de ces deux catégories et du passage linéaire de la
première à la seconde. Comme l'a récemment
écrit Carothers : « La réalité ne se
conforme plus au modèle » (2002:6). Nous nous
trouvons maintenant devant un champ de questions plutôt que
devant un ensemble de concepts clairement définis. Certains
auteurs remettent en question la définition des deux concepts,
d'autres tentent de problématiser la fausse simplicité
de ce passage, d'autres encore considèrent qu'il
n'y a pas que deux étapes possibles et que le passage
entre les diverses étapes n'est pas linéaire.
Les
définitions de la transition démocratique sont
nombreuses. Elles sont parfois minimalistes, comme celle de Fraser
(1995:42), pour qui la transition a lieu lorsque des négociations
constitutionnelles sont entreprises et que le nouveau gouvernement
est élu en vertu de règles nouvelles, ou celle de Offe
et Schmitter (1998), voulant que la transition soit une étape
découlant de la libéralisation et caractérisée
par une très grande incertitude et des conflits sur les règles
du jeu. Bakary (2000), analysant l'Afrique, en vient aux mêmes
conclusions et ajoute que pendant l'étape de la
transition, le pouvoir demeure souvent entre les mains d'un
groupe autoritaire (souvent l'armée). Bitar (2001:64)
considère que la période de transition a pour objectif
fondamental de mettre en place un état de droit et les droits
(liberté d'expression, « droits humains » et les institutions (systèmes judiciaire et électoral) essentiels pour que les futures politiques économiques et
sociales puissent refléter sans équivoque la volonté
du peuple.
La
consolidation, au contraire, est une étape d'« incertitude
limitée » (Offe et Schmitter 1998) – le
domaine du possible est encore vaste, mais plus strictement défini.
Linz et Stepan (1996) affirment que la consolidation exige cinq
conditions : une société civile, une société
politique, un état de droit, une bureaucratie fonctionnelle et
une société économique institutionalisée.
O'Donnell (1996) juge cette conception formaliste et note que
les démocraties « non-consolidées »
sont également institutionnalisées, mais de manière
différente. Les institutions informelles particularistes
(comme le clientélisme et la corruption) continuent souvent
d'exister au sein des institutions officielles des démocraties.
Par conséquent, en conclut O'Donnell, certaines
démocraties électorales ont une instituationnalisation
très inégale des droits libéraux (et en ce sens,
O'Donnell préfigure certaines des analyses sur les
«démocraties inciviles » développées
plus tard) . Schedler (1998b:02), toutefois, considère que la consolidation
n'a jamais été clairement conceptualisée
et que le terme est maintenant appliqué à toutes les
nouvelles démocraties, ce qui réduit presque à
néant son « utilité classificatoire ».
Il avance qu'il faut « revenir aux préoccupations
premières du concept, soit la survie de la démocratie ».
Au-delà de cela, les processus d' « achèvement
démocratique » (1998a), d'approfondissement
et d'organisation (ou de création d'institutions)
comprennent tous une série de transformations non-linéaires
et ouvertes. Appuyant l'affirmation de Whitehead pour qui «
la démocratie interdit toute limitation quant à
son identité même », Schedler parvient à
la conclusion que « toute signification fixe que l'on
peut attacher aux concepts de la qualité démocratique
et de l'approfondissement démocratique, et tout
consensus auquel nous en arrivons à ce propos, ne peuvent être
qu' « un équilibre temporaire »
qui pourra être révisé dans l'avenir »
(1998b:104).
Contestant
la notion de passage nécessaire de la transition à la
consolidation, les articles de Offe et Schmitter (1998) et Huber,
Rueschmeyer et Stephens (1997:330) avancent que bon nombre de
démocraties formelles n'ont jamais atteint l'étape
de la consolidation totale. Dans un article qui analyse la
« réussite » de deux démocraties
de la troisième vague – la Corée du Sud et
Taïwan - Chu, Diamond et Shin (2001:123) affirment que ni l'une
ni l'autre n'ont atteint l'étape de la
consolidation et qu' « il ne faut pas confondre la
persistance indéfinie d'une démocratie formelle
et la consolidation démocratique », qui exige « une
légitimation large et profonde » . Huber, Rueschmeyer et Stephens soulignent que certains aspects de la
dynamique entre la société civile et l'état
facilitent la transition tout en minant les perspectives de
consolidation. C'est également ce qu'affirme
Garreton (1994) en déclarant que les demandes en matière
de droits humains contribuent à remettre en question l'enclave
autoritaire et favorisent le déclenchement de la transition;
toutefois, les droits humains, comme valeur absolue, peuvent, par la
suite, faire obstacle à la consolidation d'un système
démocratique, ce qui est un concept relatif étant donné
qu'il faut pour cela de la fluidité et des compromis
Dans un
autre registre, Eisenstadt (2001:4) remet lui aussi en question la
division entre la transition et la consolidation et propose plutôt
l'idée d'une opposition entre transitions
prolongées et transitions négociées
négociées. Sa définition des transitions
prolongées comme étant « des luttes
continuelles et persistantes à propos des règles
institutionnelles formelles» permet de mieux comprendre de
nombreux cas concrets en Amérique latine et en Afrique, de ce
que l'on appelle maintenant des « transitions
bloquées ».
II. Les nouveaux défis
Il y a indéniablement un
nombre croissant de « nouvelles démocraties »
dans le monde – bien que certaines ne soient plus vraiment
« nouvelles » et que d'autres en soient à
leur seconde transition démocratique. Malgré ce
phénomène de plus en plus courant, nous n'avons
que peu de certitudes quant à ce qui assure leur réussite,
ce qu'elles sont ou devraient être. Malgré la
succession de « vagues démocratiques »,
de nouvelles questions surgissent constamment à propos de la
démocratie et des transitions démocratiques. Quatre
questions sont particulièrement pertinentes d'un point
de vue stratégique et je vais présenter brièvement
chacune d'elles.
2.1 Qualité de la démocratie
La
question centrale – celle de la qualité de la démocratie
– fait l'objet de débats au sein des mouvements
qui soutiennent la démocratie et dans certains cercles
universitaires, mais on n'en tient pas encore vraiment compte
dans la littérature. La notion de qualité de la
démocratie en est une qui remet en question la valeur de la
notion de « consolidation » pour privilégier
une analyse fondée sur les aspects significatifs des sociétés
démocratiques. Nous avons vu que certains régimes dotés
d'institutions électorales peuvent durer très
longtemps sans jamais s'attaquer aux problèmes de la
reddition de comptes, de la participation des citoyens, des
inégalités, etc. Dire qu'ils sont « consolidés »
parce qu'ils durent depuis un certain nombre d'années
serait dépourvu de sens (P. Oxhorn: entrevue, janvier 2001).
Perez
(1992) met également en doute le paradigme
transition-consolidation en affirmant que les élections et
autres institutions démocratiques présupposent
l'existence d'un consensus social préalable qui
constituent la structure au sein de laquelle les procédures (y
compris le système économique et les institutions
démocratiques) fonctionneront. Ce consensus est un processus
historique sur lequel repose la légitimité du système.
Les tentatives visant à implanter des institutions spécifiques
importées d'un autre contexte, ne sont pas sans effet
dans ce genre de situation : « quand vous utilisez
la technologie de la démocratie dans une société
divisée, tout ce que vous faites c'est de légaliser
ces divisions. » (A. Perez: entrevue, oct. 2000). En
d'autres termes, le consensus social sous-jacent doit être
modifié ou développé pour éviter que les
institutions démocratiques ne reproduisent tout simplement la
dynamique d'exclusion du régime précédent.
Un
tel point de vue suppose la démocratie se construit « de
l'extérieur vers l'intérieur » –
c'est–à-dire par le développement d'un
consensus social auquel auront contribué les exclus et les
marginalisés. Les démocraties établies ont
peut être encore de la difficulté à redéfinir
le sens de la citoyenneté (Thede 2000), mais elles le
font sur la base d'un consensus social qui s'est développé et modifié au cours de
centaines d'années, et dont certaines modalités
continuent d'évoluer. Le défi pour les nouvelles
démocraties est énorme, étant donné qu'un
très grand nombre de ces systèmes reposent sur un
principe d'exclusion. Le consensus social qui est leur
fondement exclut de manière explicite la majeure partie de la
population : les pauvres, les femmes, les peuples autochtones, les
« autres », peu importe comment nous les
définissons. La fragilité du consensus historique,
aggravée par la multiplicité des demandes d'inclusion,
représente un énorme défi pour les démocraties
en devenir, peut-être plus grand encore que celui auquel ont
fait face les démocraties plus anciennes.
Les
défis de l'inclusion ne sont pas simplement de nature
quantitative comme, par exemple, d'étendre le système
démocratique à des régions et des classes
sociales qui, pour des raisons de disponibilité des
ressources, n'y ont pas accès. Ce sont aussi des défis
qualitatifs qui résultent des transformations nécessaires
à apporter à la nature des institutions démocratiques
pour permettre une participation pleine et entière des femmes
ou des sociétés dans lesquelles la frontière
entre les individus et la collectivité, entre le privé
et le public, est comprise autrement que dans la tradition
occidentale.
Il n'y
a pas de réponse facile à ces défis. Mais ils
suggèrent tous une approche stratégique pour s'attaquer
à la question de l'inclusion, c'est-à-dire
« ouvrir le jeu aux personnes habituellement privées
de droits »; (L. Macdonald: entrevue, février
2001). Ce qui veut dire, à tout le moins, qu'il faut
faire en sorte que la société civile puisse « remplir
le rôle qui lui est dévolu par la démocratie en
participant à la citoyenneté sociale (en exigeant la
reddition de comptes, en présentant des nouvelles options) »
(P. Oxhorn : entrevue). Mais la viabilité d'une telle
approche dépend de l'évaluation continuelle et
critique du processus de création de liens horizontaux et
verticaux par la société civile. En d'autres
termes, il faut renforcer la capacité des organisations de la
société civile à travailler ensemble
horizontalement, et - à la verticale –, renforcer la
capacité des personnes privées de droits à
s'exprimer et à exercer une incidence (A. Perez,
entrevue). Le financement est une opération délicate
dans un tel contexte et il peut facilement endommager des liens déjà
ténus.
Par
ailleurs, redéfinir la démocratie du point de vue des
sociétés ou des groupes sociaux qui se sont organisés
sur la base de principes différents de ceux de
l'individualisme libéral requiert que l'on fasse
une distinction entre, d'une part, les valeurs universelles de
la dignité humaine – qui ont des sources dans toutes les
sociétés -, et d'autre part, les institutions
« universalistes », qui sont souvent de simples
transpositions de formes spécifiques des valeurs libérales
occidentales ayant été intégrées par des
institutions.
2.2 Mondialisation : déficit démocratique et imputabilité, nouveaux acteurs et nouveaux espaces
On parle rarement de la
mondialisation dans les discussions sur la démocratisation et
ses liens avec le développement démocratique sont
sous-théorisés; ceci, en partie, à cause de la
nature complexe, changeante et nébuleuse de la mondialisation
elle-même. Pour David Held (2002:3), « la
mondialisation n'est pas un état final, ou une chose
unique, pas plus que ne le sont la démocratie ou
l'industrialisation. Ce sont des processus qui doivent tenir
compte de l'évolution des questions humaines »
Pouvons nous déterminer avec
précision les répercussions de la mondialisation sur
les nouvelles démocraties? Nous savons que même dans les
démocraties établies, la mondialisation mène au
développement et à l'exacerbation d'un
déficit démocratique caractérisé, entre
autres choses, par l'érosion, au niveau national, du
principe de la supervision par les législateurs des décisions
stratégiques. Les gouvernements des pays industrialisés
ont accepté de céder de vastes pans du rôle
d'élaboration des politiques économiques et
sociales aux institutions internationales (comme l'Organisation
mondiale du commerce (OMC). Les contraintes qui ont de ce fait été
imposées aux programmes économiques et sociaux n'ont
pas été compensées par des ententes similaires
visant à créer des mécanismes supranationaux
pour assurer l'application des instruments internationaux des
droits humains (dans toutes leurs dimensions), à permettre une
application systématique des critères de l'état
de droit, etc. De fait, les gouvernements ont convenu, lors de la Conférence
mondiale des Nations Unies sur les droits l'homme tenue à
Vienne en 1993, que leur principale responsabilité est la
protection et la promotion des droits humains. Par conséquent,
il est de leur devoir de s'assurer que toute convention signée
par eux respecte les obligations imposées par les instruments
internationaux de droits humains.
Trois points relatifs aux liens entre
la démocratisation et la mondialisation semblent
particulièrement pertinents dans le cadre de cette discussion.
Le premier concerne l'impact de la mondialisation sur les
institutions démocratiques de niveau national; le deuxième,
l'émergence d'une sphère publique mondiale
et le troisième, le phénomène de l'identité
des nouveaux acteurs politiques qui apparaissent de façon
simultanée aux niveaux national et mondial.
La sphère nationale. Même
dans les démocraties établies, la mondialisation crée
un déficit démocratique interne. Quel est donc
son impact sur les nouvelles démocraties? Quelles sont les
contraintes structurelles imposées aux nouvelles démocraties
par la délégation vers le haut et hors de portée
des compétences nationales ? Compte tenu du déficit
démocratique historique interne dont souffrent la plupart
(sinon toutes) des nouvelles démocraties, comment ce déficit
démocratique généré de l'extérieur,
interagit-il avec celui qui existe à l'intérieur?
Impose-t-il des limites, par exemple, à l'ampleur du
projet politique et social qu'un régime démocratique
nouveau ou restructuré peut élaborer?
Sans aucun doute, aujourd'hui,
la rapidité et l'intensité accrues de la
mondialisation imposent des limites aux sphères politique,
publique et institutionnelle, au niveau national, non seulement en ce
qui concerne le champ d'application des politiques qu'elles
élaborent, mais elles influent également sur tout ce
qui façonne la nature même des acteurs politiques et qui
est enraciné dans les toutes premières phases de
l'histoire de la mondialisation (le colonialisme, par exemple).
Il y a bien eu récemment quelques rares propositions
théoriques sur la façon dont les forces transnationales
rendent ces sphères dépendantes et sur l'effet de
cette relation de dépendance sur la nature même des
acteurs (l'état et la société civile,
principalement), des institutions qu'ils créent et de la
dynamique qui se développe entre elles. Nous ne pouvons pas
présumer tout simplement que les sphères politiques et
les acteurs se conforment à une logique similaire à
celle observée dans les démocraties établies. Mais ce que cela signifie précisément pour les nouvelles démocraties n'est pas clair sur le plan
conceptuel. Cela veut-il dire que les démocraties tronquées
qui font l'objet de cette étude sont, dans tous les cas,
le résultat nécessaire de l'interaction de
forces nationales et transnationales, ou encore que nous devons nous
attendre à des résultats historiquement spécifiques,
dans chaque cas, plutôt que de présumer de l'existence
d'acteurs et de processus similaires?
Certains analystes (voir par exemple,
Macdonald 2000:55) avancent que l'aggravation de l'exclusion
sociale résulte des contraintes engendrées par la
mondialisation, imposées aux programmes économiques et
sociaux dans les nouvelles démocraties. De plus, ce sont ces
mêmes démocraties établies qui créent
l'exclusion sociale dans les pays en développement par
les contraintes qu'elles imposent aux modèles de
développement des états dépendants (ajustements
structurels, conditionnalités des institutions financières
internationales, etc.). Tout ceci ne fait qu'augmenter l'apathie (baisse de la
participation politique, même dans les démocraties
établies) et l'insécurité des citoyens
(résultant de l'accroissement de la délinquance
et de la criminalité) et érode la sphère
publique plutôt que de la renforcer. Il en résulte une
spirale descendante néfaste caractérisée par des
institutions fragiles, un manque de confiance dans les institutions
publiques, une sphère publique faible, le recours à
l'individualisme et à la violence.
Sous de telles pressions, le capital
social indispensable au soutien des institutions démocratiques
(il peut également être considéré comme le
fondement d'une culture démocratique) se détériore
(ou ne se développe pas). Lagos (2001:144) écrit dans
un rapport à propos d'un sondage d'opinion réalisé
dans plusieurs pays d'Amérique latine : «La
faiblesse et la baisse de la confiance interpersonnelle constituent
un obstacle majeur à l'augmentation du capital social et
au développement de la société civile, qui
pourraient servir de fondement à la stabilisation, au
renforcement et à la consolidation des démocraties en
crise, insatisfaites et cyniquesLe défi le plus
important pour la démocratie en Amérique latine au
cours des prochaines années sera de réussir, malgré
les tendances à la fragmentation qu'engendrent les
pressions de la mondialisation et de la libéralisation
économique, à générer la confiance
sociale et à élargir et reconstruire les réseaux
du capital social ». La
situation n'est pas spécifique à l'Amérique
latine : le phénomène est également observable
ailleurs.
Émergence d'une
sphère publique mondiale. Toutefois, la mondialisation
offre aussi des opportunités, pas seulement des inconvénients.
Les opportunités ont peut-être été
étudiées avec moins de profondeur que les inconvénients
puisqu'elles constituent un phénomène récent
et qu'elles ne résultent pas seulement de l'érosion
des institutions existantes. Elles comprennent l'émergence
de nouveaux espaces et acteurs politiques (les ONG internationales,
les voix de la société civile dans les forums
internationaux et intergouvernementaux, des espaces indépendants
pour le développement d'autres visions
multidimensionnelles, comme le Forum social mondial) et une tendance
à refuser la souveraineté de l'état et la
logique de non-intervention comme obstacles à la supervision,
à l'échelle internationale, des crimes contre
l'humanité ou des désastres humanitaires. La
question des institutions démocratiques de la gouvernance
mondiale comme élément nécessaire à la
protection des biens communs mondiaux (qui sont de plus en plus
menacés) fait maintenant partie de l'ordre du jour des
mouvements sociaux et de nombreux gouvernements : « ceci
nécessite le renforcement de l'état et une
capacité de gestion publique, tant au niveau de chacun des
états qu'à celui des régions
supranationales et de l'économie mondiale. Nous devons
faire en sorte que le régime multiniveau en émergence
fonctionne » (Held 2002:13). Toutefois, la séparation
entre la sphère politique nationale et la sphère
mondiale peut être moins radicale que ce qui est mentionné
plus haut le laisse entendre, compte tenu de la perméabilité
accrue des espaces – même si, pour l'instant, le
contact entre ces espaces tient principalement de la mobilité
physique et de l'interconnexion politique accrues des acteurs
(par opposition aux institutions).
La mondialisation et ses
mécontents. La fragmentation sociale, comme de nombreux
théoriciens des nouveaux mouvements identitaires l'ont
résumé, a donné naissance à un mouvement
qui évolue en dehors de la sphère publique et qui
s'écarte du développement d'une notion de
bien commun. Elle a favorisé une tendance à l'affinité
fondée sur l'identité : selon le sexe, l'origine
ethnique, la religion Tous les mouvements identitaires ne
créent pas une dynamique centrifuge : certains tentent plutôt
de renforcer la sphère publique, d'accroître sa
capacité d'inclusion et sa reconnaissance de la
diversité. Ces efforts visent à redéfinir la
notion de citoyenneté et à développer, en tant
que citoyens, une identité davantage axée sur
l'inclusion.
D'autres mouvements
identitaires, au contraire, se tournent vers le fondamentalisme et
une certitude préétablie pour répondre à
l'empiétement des valeurs et des modes culturels
occidentaux qui ont donné naissance à la forme actuelle
de mondialisation. Les événements tragiques du 11
septembre et la réaction qu'ils ont suscitée font
naître de nouvelles interrogations quant à l'avenir
de toutes les démocraties, tant de l'intérieur
(limitation des droits civils, par exemple), que par rapport à
la menace fondamentaliste. La nature qualitativement différente
de cette menace est soulignée par Anthony Giddens (cité
par Villalobos 2001), qui écrit que le « fondamentalisme
est une négation du dialogue dans un monde où
c'est sur ce dialogue que reposent la paix et la continuité».
Pour Villalobos, l'extrémisme fondamentaliste (y compris
celui qui trouve son expression dans les démocraties
occidentales) en est venu à se présenter comme une
menace grave à la coexistence même des êtres
humains.
Une
autre manifestation des effets ambigüs de la mondialisation est
le débat que cette dernière a suscité chez les
activistes à propos de la nature et la valeur des droits
humains (on ne sait pas vraiment pourquoi la démocratie n'a
pas donné lieu à un débat équivalent).
D'une part, certains avancent que la mondialisation accentue
l'importance des droits humains dans les cultures
non-occidentales (p. ex. Ibhawoh 2000), soulignant dans le même
temps qu'il est essentiel que le cadre constitutionnel
régissant les droits dans les pays non-occidentaux reconnaisse
et tienne compte des impératifs culturels locaux et des
conflits internes relatifs à la signification et au pouvoir
dans les cultures « traditionnelles » –
qui doivent être perçus comme étant en évolution,
et non statiques. Le point de vue opposé soutient que les
droits civils et politiques, centrés sur l'individu,
sont à la fois les otages et le produit de l'idéologie
néolibérale (p. ex. : Evan 2000: 415), et qu'ils
servent les intérêts du capital au détriment des
intérêts des pauvres. « Les droits humains
sont donc favorables à l'individu égoïste,
se souciant de ses seuls intérêts, isolé du reste
de la collectivité » (430). Ceci illustre bien une
tendance marquée du mouvement qui critique la mondialisation
économique, souvent sceptique à l'égard
des institutions et qui ne considère pas les droits humains
comme un espace où la lutte peut se poursuivre. Il est vrai
que les démocraties établies violent les droits civils
de leurs citoyens lorsqu'ils protestent massivement contre la
mondialisation (Davos, Québec et Gênes en sont des
exemples clairs). Mais il est dangereux d'en conclure que les
institutions ne sont tout simplement pas dignes de confiance. La
critique de la mondialisation génère de nouvelles
perspectives sur la faiblesse des institutions et des processus
démocratiques, tant dans les nouvelles démocraties que
dans les démocraties établies. Si ces critiques sont
traitées de manière appropriée, elles pourraient
mener à l'approfondissement de la démocratie dans
le Nord comme dans le Sud. Ce ne sera pas un processus facile, quoi
que puissent en dire ceux qui font de la mondialisation une panacée.
Le danger demeure que le pendant de la mondialisation économique
néolibérale ne soit pas une démocratie libérale,
mais plutôt un ordre – et que l'exclusion continue de s'intensifier dans
le Nord et dans le Sud.
En
résumé, on ne peut aborder le développement
démocratique comme si la sphère nationale était
une entité indépendante. Mais c'est précisément
ce que font les grandes institutions qui participent à la
promotion de la démocratie. Une approche plus critique de la
mondialisation conduit à penser que des rapports de force
inégaux entre les niveaux national et transnational ont donné
lieu à des formes spécifiques d'espaces et
d'acteurs politiques qui n'évoluent pas selon le
schéma inspiré par les démocraties établies.
Un tel point de vue montre aussi que les acteurs et institutions
politiques évoluent simultanément dans les sphères
nationales et mondiales (bien que pas nécessairement dans une
même mesure) et que les processus mondiaux - et pas seulement
nationaux - peuvent engendrer de nouveaux acteurs sociaux, dont
l'action à la fois transnationale et nationale peut à
son tour avoir des effets marqués et inattendus dans les
sphères politiques à ces deux niveaux.
2.3 Les démocraties inciviles
Bon
nombre des « nouvelles démocraties actuelles »
ont, au cours de la dernière décennie, montré
qu'elles ne répondaient pas aux attentes qu'elles
avaient suscitées au début. En fait, plusieurs ont mis
en place les institutions politiques de la démocratie formelle
tout en continuant à ignorer ou bafouer non seulement les
droits sociaux, économiques et culturels des citoyens, mais
aussi leurs droits civils . Ceci a amené certains auteurs à commencer à
problématiser la relation entre la démocratie et l'état
de droit (Holston 1998, O'Donnell 1999, Oxhorn 2001). Au
début, on a tout simplement supposé que des
institutions politiques démocratiques seraient créées
et qu'un état de droit s'ensuivrait. Mais ça
n'a pas été le cas. Au contraire, la plupart des
nouvelles démocraties sont restées « coincées »
quelque part dans ce processus que l'on pensait linéaire :
« ce qui est souvent considéré comme une
étape intermédiaire difficile et précaire entre
une démocratie parfaitement au point et une dictature est en
fait la situation politique la plus courante aujourd'hui dans
les pays en développement et dans les anciens pays
communistes » (Carothers 2002:18).
Nous avons vu l'avènement de « démocraties
inciviles » dans de nombreux pays d'Amérique
latine, en Asie et en Afrique. Holston (1998:3&13), qui, le
premier, a proposé le terme , décrit les démocraties inciviles de la manière
suivante : «Les démocraties
électorales inciviles partagent certaines caractéristiques
importantes des démocraties citoyennes : déligitimisation
des institutions chargées d'appliquer les lois et la
justice; augmentation des crimes violents et des abus de pouvoir des
forces policières; criminalisation des pauvres et des autres
ethnies qui sont également déshumanisés et
attaqués; diminution de la civilité et de la protection
des civils dans l'espace public; substitution de la sécurité
publique par la sécurité privée et appui
populaire massif aux mesures de contrôle illégales...
Une démocratie incivile est par conséquent une
démocratie électorale dans laquelle les citoyens sont
soumis à la violence systématique des forces privées
et publiques d'une coercition organisée qui agit en
toute impunité. Elle est dotée d'un gouvernement
élu, d'institutions politiques qui fonctionnent, d'une
constitution démocratique et même d'un état
de droit formel, mais ceux-ci s'accompagnent d'une
violence policière étendue, de corruption, de
vigilantisme, de droits civils ineffectifs et d'un appareil
judiciaire qui a perdu sa crédibilité. »
Vilas
(1997), Youngers (2000), Ngondi-Houghton et Wanjala (1999), Ghai
(2001:22) et Oxhorn (2001) insistent tous sur l'idée que
non seulement les droits civils sont remis en question et violés
dans les nouveaux états démocratiques, mais que tous
les droits, à l'exception, en général, des
droits politiques, tendent à être violemment ignorés
par l'état et ses représentants. Vilas avance
que ces processus sont des manifestations (comme c'est souvent
le cas en Amérique latine) des inégalités
sociales grandissantes. Ces inégalités finissent par
saper le pouvoir d'action des citoyens et entraînent le
retour – toujours dans des conditions de démocratie
formelle – à des modes de gouvernance autoritaires.
D'après
O'Donnell, le problème vient de la relation
contradictoire possible entre la citoyenneté politique et
civile (ou état de droit), ce qui suppose une relation
dynamique entre les deux, résumée dans la notion
voulant que les droits et les détenteurs de ces droits (les
citoyens) sont mutuellement constitutifs. Pour O'Donnell, les
droits politiques et les élections créent une sphère
publique embryonnaire qui alimente la capacité d'agir –
élément qui, j'ajouterais, est essentiel à
l'élargissement et à la protection des droits.
Toutefois, la persistance du climat de peur et du dénuement
peuvent faire obstacle à ce pouvoir d'action. Par
conséquent, l'élargissement des droits politiques
donne un résultat opposé à celui que donne le
refus des autres droits et ce résultat n'est pas
nécessairement prévisible. De plus, de nombreux auteurs
conviennent que pour cette raison, aucune démocratie n'est
et ne sera jamais pleinement consolidée. La lutte pour la
citoyenneté pleine et entière est permanente et, de
plus, ses conditions évoluent constamment au fur et à
mesure qu'émergent de nouveaux enjeux (Thede 2000).
2.4 Transitions bloquées ou retardées
Les premières approches en
matière de transition démocratique supposaient un
processus relativement fluide et linéaire. Les acteurs
internationaux, en particulier, considéraient qu'il
s'agissait essentiellement de mettre en place les institutions
et qu'une fois que des élections justes et équitables
seraient tenues, il existerait une volonté politique pour
réformer ou créer les grandes institutions d'un
régime démocratique – système judiciaire,
forces militaires et de sécurité, parlement, système
fiscal, etc. Toutefois, il est rapidement devenu apparent que
certains régimes se dirigeaient très lentement vers de
telles réformes, en particulier lorsque l'ancien régime
conservait le contrôle de l'appareil d'état
après la tenue d'élections libres (Kenya,
Tanzanie, Pérou, Mexique, Malaisie, Singapour).
Certains utilisaient cet appareil pour empêcher de futures
réformes. Du fait de leur refus de prendre en considération
les questions de pouvoir dans leur paradigme de transition
démocratique, les acteurs internationaux se sont avérés
incapables de comprendre la profondeur du problème et encore
moins y réagir (Carothers 1997).
Eisenstadt (2001:4) appelle ces
situations des « transitions retardées »:
c'est-à-dire « des luttes continues et
prolongées à propos des règles du jeu
institutionnelles formelles ». Il met ce concept en
constraste avec celui des « transitions négociées »,
où les règles du jeu sont négociées entre
les diverses parties et appliquées ensuite (bien qu'en
réalité cela ne se passe pas toujours aussi
facilement). Dans les transitions bloquées, il existe un réel
danger que « des groupes autoritaires réussissent à
coopter ou réprimer au moins une partie de l'opposition,
affaiblissant ainsi les forces ralliées contre eux, et
conservent le pouvoir pendant plusieurs décennies »
(p. 8). Sandbrook (1996) ajoute que les forces d'opposition ont
également été décimées par
l'application de programmes d'ajustement structurel
(mises à pied massives dans la fonction publique,
désyndicalisation, etc.), qui ont contribué à
créer des transitions bloquées.
Toutes les transitions retardées
ne deviennent pas des transitions bloquées : les forces
d'opposition peuvent s'organiser de manière
novatrice même lorsqu'un régime autoritaire
conserve le pouvoir. Récemment, nous avons vu au Mexique et au
Pérou avec quelle rapidité une transition peut se
mettre en place, une fois que le régime a été
forcé à abdiquer le pouvoir, quand les forces
d'opposition sont capables de nouer des alliances civiles
élargies et de partager les enjeux clés d'un
agenda politique pour la transition. Cependant, Carothers fait cette
affirmation troublante : « les schémas
politiques les plus courants à ce jour parmi les pays en
transition comprennent des éléments de
démocratie mais devraient être considérés
comme des voies alternatives à la démocratie libérale,
et non comme des étapes vers celle-ci » (2002:14).
III. L'expérience de Droits et Démocratie
Droits
et Démocratie (Centre international pour les droits de la
personne et le développement démocratique) est un
organisme non partisan investi d'un mandat international. Il a
été créé par le Parlement canadien en
1988 dans le but d'encourager et d'appuyer les valeurs
universelles des droits humains et de promouvoir les institutions et
les pratiques démocratiques dans le monde. L'organisme,
qui a officiellement ouvert ses portes en octobre 1990, a célébré
son 10e anniversaire en 2000. Droits et Démocraties
travaille avec les individus, les organisations et les gouvernements,
au Canada et à l'étranger, pour promouvoir les
droits humains et démocratiques définis dans la Charte
internationale des droits de l'homme des Nations Unies.
Bien que son mandat soit vaste, Droits et Démocratie articule
sa programmation sur quatre thématiques : le développement
démocratique, les droits des femmes, la mondialisation et les
droits humains, et les droits des peuples autochtones.
Au cours
de la décennie, de 1991 à 2000, Droits et Démocratie
a versé 8,6 millions de dollars canadiens pour appuyer 337
projets de développement démocratique dans près
de 50 pays. Pendant cette période, seulement quatre pays et
régions ont bénéficié de subventions
totalisant plus de 500 000 $CAD. Il s'agit de la Birmanie, du
Guatemala, du Pérou et du programme régional pour
l'Afrique. Des projets ont été entrepris dans
huit sous-catégories (renforcement de la société
civile, élaboration d'options politiques, participation
populaire, état de droit, consolidation de la paix, élections,
mise en place d'institutions démocratiques, culture du
dialogue – en ordre descendant, selon l'importance des
subventions reçues). En fait, plus de 50 % des subventions
ont été accordées dans les deux premières
grandes catégories (voir Spuches 2000).
3.1 La période de rodage : 1990 à 2000
Au
début, le travail mené par Droits et Démocratie
était caractérisé par une approche exploratoire,
centrée principalement sur l'Amérique latine et
les droits humains, et toujours destiné à l'appui
des nouveaux enjeux sur le terrain. Les initiatives clés dans
ce secteur furent d'importants travaux et ressources consacrés
aux droits des femmes et aux projets d'éducation sur les
droits humains. Tous les programmes étaient alors structurés
sur une base régionale.
En 1993,
l'équipe de Droits et Démocratie a décidé
de centrer son travail sur treize principaux pays . Parallèlement, elle a développé un outil pour
systématiser son travail et rendre plus explicite le lien
entre les deux aspects fondamentaux de son mandat officiel : les
droits humains et le développement démocratique. Le
« cadre de développement démocratique »
(Gillies 1993) proposait comme définition de la démocratie
qu'elle était la réalisation de toute la famille
des droits humains. Il établissait une série de
catégories qui allait servir de base à l'analyse
de l'état du développement démocratique
dans l'un ou l'autre des pays, qu'il s'agisse
d'une nouvelle démocratie ou d'une démocratie
établie. Ce cadre devait ensuite servir de méthodologie
pour une série d'études qui seraient effectuées
dans chacun des pays où Droits et Démocratie
intervenait. Le résultat de ces études permettrait
ensuite de proposer une logique stratégique pour la mise en
place de programmes dans le pays. La méthodologie a été
quelque peu modifiée par la suite pour la rendre plus participative et insister davantage sur le processus lui-même en tant que produit (Thede et al. 1996). En
tout, sept études sur le développement démocratique
ont été publiées à ce jour : Kenya
(Gillies et Mutua 1993), Thaïlande (Taylor et Muntarbhorn 1994),
El Salvador (Torres Rivas et Gonzalez Suarez 1994), Tanzanie (Halfani
et Nzomo 1995), Guatemala (Palencia et Holiday 1996), Pérou
(Ciurlizza et Acosta 1997) et Pakistan (Hilani 1998). La possibilité
d'une étude au Rwanda a été étudiée
mais elle est restée sans suite. Une huitième étude
est en cours au Mexique . De plus, le cadre d'analyse a permis à Droits et
Démocratie de participer à des discussions
internationales sur les indicateurs de droits humains (Thede 2000,
2001). Elle est présentement utilisée dans une
perspective régionale pour analyser les défis du
développement démocratique en Afrique du Nord et au
Moyen-Orient (Antonius 2002).
Le cadre
d'analyse, qui établit un lien entre les droits humains
et la démocratie, est perçu par les défenseurs
des droits humains sur le terrain comme une contribution novatrice
aux travaux menés sur ces deux fronts. Dans la plupart des
pays, il est rare que ces deux types d'organisations
travaillent ensemble ou que les droits humains soient examinés
dans une perspective de démocratie, ou vice-versa.
3.2 Concepts en évolution
Plusieurs
concepts et les hypothèses qui s'y rattachent, ont servi
de fondement à l'approche utilisée par Droits et
Démocratie au cours de la décennie. Au départ,
ils ont été articulés dans le cadre de 1993
(Gillies 1993), élargis dans la version de 1996 (Thede et
al.), et ont continué à être modifiés à
la lumière de nos expériences et de nos discussions
avec nos collègues du Canada et du Sud. Au début, les
principaux concepts étaient le lien entre la démocratie
et les droits humains et le rôle de la société
civile dans un processus de démocratisation. Avec le
temps, nous avons étudié plus attentivement le concept
de la citoyenneté et la relation entre la
consolidation de la paix et le développement démocratique.
Dans
notre compréhension du lien entre la démocratie et
les droits humains, nous sommes passés de la simple
affirmation de l'idée qu'une société
démocratique en est une où l'ensemble des droits
humains est respecté, à une conceptualisation de la
relation dynamique entre les deux. Nous en sommes venus à
considérer la démocratie et les droits
humains dans une perspective historique, comme des processus
mutuellement constitutifs. C'est-à-dire que les
luttes pour la reconnaissance et l'institutionnalisation des
droits sont l'essence même des institutions et des
processus démocratiques. Par conséquent, de manière
générale, les mouvements qui appuient la reconnaissance
des droits sont les principaux agents du développement
démocratique. Toutefois, ceci ne signifie pas pour autant que
les organisations qui se définissent elles-mêmes de
manière explicite comme des « organismes de défense
des droits humains » ont le monopole de ce rôle. Au
contraire, celui-ci est largement disséminé au sein de
la société (civile) et, à un moment en
particulier, un type de droit particulier peut, sur le plan
stratégique, être beaucoup plus important qu'un
autre pour faire avancer l'agenda démocratique. Tous les
droits n'ont donc pas la même importance stratégique
pour le développement démocratique en tant que
dynamique (par opposition à résultat). L'objectif
est maintenant d'utiliser le cadre pour le développement
démocratique comme outil pour déterminer quels droits
offrent un potentiel stratégique, pour un pays et une
conjoncture donnés.
Selon le
cadre d'analyse de Droits et Démocratie, la société
civile est considérée, comme l'acteur
fondamental et nécessaire – bien qu'il ne soit pas
le seul – de la démocratie. Une société
civile démocratique peut exister sans un état
démocratique, mais l'inverse est impossible. La société
civile peut et doit être très diversifiée. Cette
diversité est nécessaire pour la démocratie –
même si certaines parties de la société civile ne
sont pas elles-mêmes en faveur de la démocratie. Mais
cette caractéristique structurelle de la société
civile n'est pas suffisante pour appuyer une approche dynamique
en matière de développement démocratique. Toutes
les composantes de la société civile ne sont pas
pertinentes pour le processus de développement démocratique.
En ce qui concerne la dynamique du développement démocratique,
travailler avec la « société civile »,
ne veut pas dire grand chose : il faut plutôt déterminer
quels sont les acteurs et secteurs spécifiques de cette
société civile qui présentent un potentiel
stratégique pour la démocratisation.
Si la
société civile est en soi un élément
essentiel de la démocratie, c'est avant tout parce
qu'elle génère pour le compte des citoyens des
positions et des projets articulés concernant l'état
et, ensuite, parce qu'elle est une « école de
la démocratie », où les valeurs et pratiques
démocratiques sont apprises, transmises et élaborées
à petite échelle, dans l'ensemble de la société.
Ces deux aspects ne revêtent pas nécessairement la même
importance dans une société civile. Par conséquent,
l'appui à la démocratie signifie également
: 1. Aider la société civile à interagir avec
l'état, et 2. Appuyer le développement d'une
culture démocratique au sein et de la société
civile et dans son ensemble. La vision de Droits et Démocratie
a été plus spécifique en ce qui concerne le
premier aspect. Notre objectif a toujours été, dans le
travail que nous avons mené en tant qu'institution au
Canada comme dans d'autres pays, de même que dans les
nombreux projets que nous avons appuyés dans le monde, de
développer cette interface, essentielle au dialogue sur les
politiques, entre l'état et la société
civile.
Notre
réflexion sur la citoyenneté (Thede 2000) est
née de l'examen de la dynamique des relations entre les
droits humains et la démocratie. Il nous est alors apparu
qu'historiquement, les citoyens étaient membres de
groupes, au sein de la société, dont les demandes en
matière de droits avaient été reconnues et
institutionnalisées par les systèmes politiques et
juridiques. De ce point de vue, les groupes marginalisés sont
ceux dont les droits auto-définis – ou les principales
demandes – n'ont pas été pris en charge par
le reste de la société en tant que partie du consensus
social qui sert de base et définit le système
politique. Par conséquent, la force motrice du développement
démocratique vient de ces groupes qui, actuellement, ne sont
pas reconnus au sein du consensus démocratique et qui essaient
de renégocier sa portée et sa définition par le
biais de la reconnaissance, puis de l'institutionnalisation de
leurs droits. La citoyenneté est donc la reconnaissance des
groupes sociaux ou des catégories sociales en tant que membres
à part entière du système politique. Dans ce
contexte, la participation devient un enjeu stratégique du
développement démocratique.
Notre expérience de
systématisation de la consolidation de la paix et de la
démocratie est relativement nouvelle. Bien
que certains pays où Droits et Démocratie a mené
des travaux étaient en situation de consolidation de la paix
(par exemple El Salvador, Erythrée), c'est
seulement en 1996 – dû à la nouvelle politique du
ministre Axworthy en la matière – que nous avons
commencé à nous intéresser à la
spécificité de ces pays. Depuis, nous avons entrepris
des initiatives de consolidation de la paix spécifiques au
Guatemala, en Colombie, en République démocratique du
Congo et en Birmanie. Bien que la structure globale que nous
utilisons pour le développement démocratique demeure
valable et applicable à ces situations, nous avons constaté
que notre travail devait viser principalement à: 1) trouver de
nouveaux terrains d'entente au sein de la société
civile , développer la capacité des organisations de la
société civile à articuler de nouvelles
propositions de politiques et 3) développer la capacité
des organisations de la société civile et du
gouvernement à dialoguer et à négocier. Ces
aspects sont clairement indiqués dans le rapport sur le
travail de consolidation de la paix que nous avons mené au
Guatemala (Desnoyers et Proudfoot 2001).
Aucun de ces concepts n'est
parfait et tous demeurent (et demeureront, nous l'espérons)
des travaux en évolution que nous réévaluons et
révisons au fur et à mesure que nous continuons à
mesurer notre expérience en matière de développement
démocratique. Quelques aspects en particulier demanderont plus
d'efforts, notamment celui de la question du pouvoir et des
conflits qui y sont reliés. Le pouvoir est implicite dans
tout ce que nous disons sur les luttes pour la défense des
droits, sur la marginalisation, et sur la société
civile et sa relation avec l'état. Mais l'approche
que nous utilisons pour traiter ces questions nous permet-elle
vraiment d'identifier les questions liées au pouvoir et
de les aborder? Ou bien est-ce que nous les évitons, les
actions concrètes que nous élaborons n'ayant rien
à voir avec elles? Tout le problème du pouvoir
économique et de sa relation avec le pouvoir politique est, en
grande partie, demeuré en dehors du champ d'application
de notre analyse et de notre travail.
Certaines de nos hypothèses
sont sans aucun doute quelque peu naïves et il faut les revoir
si nous voulons à tout le moins comprendre quelle est
l'origine des problèmes. Par exemple, il semble
implicite qu'étant donné la vision que nous avons
du genre de régime qui précède la transition
démocratique, nous avons supposé qu'il s'agissait
d'une dictature. Nous avons par conséquent tenu pour
acquis que certains types de processus et de changements
institutionnels sont nécessaires, alors que d'autres
types de régimes antérieurs peuvent nécessiter
des solutions différentes. Ceci vient s'ajouter à
la question plus large des différentes cultures politiques
dans lesquelles se déroule la démocratisation et de la
manière dont ces cultures influent sur le genre, la forme, la
direction et la rapidité du changement.
3.3 Faire le point
à
la fin de l'année 2000, Droits et Démocratie a
entrepris de réévaluer sa stratégie en matière
de développement démocratique. En se basant sur les
changements – concrets et conceptuels – qui avaient été
apportés durant sa première décennie
d'existence, notre organisme voulait déterminer jusqu'à
quel point son approche était justifiée, les secteurs
où elle devait être réorientée, et comment
elle pouvait définir l'orientation stratégique de
son programme de développement démocratique. Pour ce
faire, nous avons effectué : 1) une série d'entrevues
avec des spécialistes au Canada et dans les pays où
nous menons notre travail, 2) une série de visites et de
consultations sur le terrain avec des partenaires et des activistes
en Thaïlande/Birmanie, au Kenya, en Tanzanie, au Pérou et
au Guatemala, 3) une recension des principes publications traitant du
développement démocratique et 4) une synthèse
statistique de nos projets antérieurs (Spuches 2000).
Sur le terrain : questions prioritaires
Les
résultats de cette étude n'ont pas fait
l'unanimité; toutefois, il en est ressorti qu'il y
avait un recoupement frappant des questions soulevées par les
études effectuées sur le terrain. Nous avions demandé
aux gens et aux organisations qui travaillent à renforcer la
démocratie dans les nouveaux pays démocratiques quelles
étaient les grandes questions auxquelles ils se voyaient
confrontés. Les deux principales questions se sont avérées
être la sphère publique et une participation politique
plus étendue et plus profonde. Nous avons abordé ces
deux questions plus haut. Pour ce qui est des autres questions, elles
étaient également les mêmes d'un pays à
l'autre.
- Au-delà de la transition : il faut développer une stratégie d'inclusion pour assurer une participation démocratique qui aille au-delà des élections et créer des espaces et des forums favorisant les échanges et l'expression des idées.
- Culture de la démocratie : comment peut-on développer les attitudes et les aptitudes favorisant la participation, le dialogue, la sensibilisation pour influer les politiques et la négociation, essentielles aux processus démocratiques?
- Partis politiques : quel rôle peuvent jouer les organisations de la société civile dans la réforme, le renforcement ou la création de partis politiques transparents, responsables et qui prennent en compte les intérêts des citoyens? Comment bâtir des liens à la base et ériger des plateformes citoyennes pour négocier avec les partis politiques?
- Identité autochtone :ill est couramment admis que la démocratie n'est pas un phénomène « uniforme ». Elle ne peut être importée et doit naître de valeurs, mouvements et histoires propres aux pays. Quelle est donc la conséquence de cela sur le débat entre l'universalisme et le multiculturalisme? Quelles formes de partage des pouvoirs multiethnique (multi-identitaire) peuvent être efficaces?
- Imputabilité : une éthique de l'imputabilité doit être élaborée et mise en application au sein des institutions de gouvernance. Comment les citoyens peuvent-ils en assurer la supervision? Quelles sont les méthodes appropriées pour le faire?
- Développement constitutionnel : des stratégies pour une participation citoyenne aux processus de réforme constitutionnelle ont été mises en œuvre dans plusieurs pays avec divers degrés de succès. Comment ces expériences peuvent-elles être évaluées et utilisées par les mouvements de la société civile dans les autres pays?
- Démocratie interne des organisations de la société civile : es organisations sont souvent fragiles ou manquent d'expérience en ce qui concerne les processus démocratiques et les structures de gouvernance interne ainsi que dans leur capacité à faire participer activement les membres et à assurer la formation de nouveaux cadres dirigeants. Ce problème est articulièrement flagrant dans les situations de transition parce que les dirigeants sociaux d'expérience sont souvent cooptés par le gouvernement.
La relation avec les bailleurs de fonds
Il
existe une certaine convergence entre les organisations sur le
terrain en ce qui concerne les liens avec les donnateurs externes.
Ces liens génèrent facilement des relations inégales
en termes de pouvoir, ce qui rend le vrai partenariat irréalisable
et compliqué, voire impossible, pour les organismes
bénéficiaires, de définir librement leurs
priorités en matière de programmes. De telles relations
vont fondamentalement à l'encontre des prétendus
objectifs de promotion de la démocratie. Sans affaiblir les
mécanismes d'imputabilité (qui en soi, peuvent
être une discipline utile pour l'apprentissage des
organisations bénéficiaires) il est possible
d'envisager avec les bailleurs de fonds les caractéristiques
d'une relation visant principalement à répondre
aux besoins stratégiques sur le terrain en matière
d'édification de la démocratie. Certaines de ces
caractéristiques sont les suivantes :
- Les partenaires apprécient avant tout la flexibilité du financement. Le financement, lorsqu'il n'est pas limité
à des activités spécifiques, peut leur
permettre de répondre de façon novatrice aux demandes
d'une situation politique en évolution, encourageant
ainsi le développement idéologique des dirigeants.
- L'octroi
de financement de base, la prise de risques envers de nouvelles
organisations et un appui proactif aux groupes historiquement exclus
(les peuples autochtones par exemple) sont des éléments
perçus comme très positifs et rares de la part des
bailleurs de fonds internationaux. La volonté d'appuyer
le travail d'élaboration des politiques des partenaires
et de le complémenter lors des moments clés par un
travail correspondant dans les pays du Nord est également
considéré comme précieux. Mettre en évidence
les contributions des donnateurs n'est pas perçu comme
étant positif; le renforcement de l'engagement envers
les partenaires et le travail qu'ils effectuent plutôt
que le renforcement de la visibilité et de l'image de
l'institution des bailleurs de fonds est considéré
comme nettement préférable.
- La
relation doit reposer non pas sur l'imposition de directives
aux partenaires mais plutôt sur l'écoute et
l'expression des intérêts mutuels.
- Lorsque
la confiance est établie, les organisations considèrent
le partenariat comme étant plus qu'une simple relation
de financement : elles veulent que les partenaires financiers
fournissent des ressources intellectuelles, des conseils, des
contacts et un appui technique et politique. Il faut pour cela une
forme de partenariat plus intensive. Il est ultérieurement
possible d'aller « au-delà » des
relations de partenariat pour élaborer un programme de
démocratisation commun et y travailler.
IV. Leçons et perspectives d'avenir
Qu'avons-nous appris sur le
processus de développement démocratique au cours des
dix dernières années? Qu'avons-nous appris sur la
façon de réaliser le développement démocratique?
Les leçons que nous avons pu tirer de notre expérience
et des idées des autres analystes concernent davantage la
façon dont nous concevons le problème de la
démocratisation (les enjeux, les acteurs, les échéanciers,
la portée, les stratégies) que les recettes toutes
faites sur la façon de faire les choses. Le moins qu'on
puisse dire est qu'elles nous éloignent beaucoup plus
des réponses précises aux questions sur la façon
de promouvoir la démocratie que nous le pensions au début.
Et nous apprenons aussi que c'est là une bonne chose.
Les choses que nous avons apprises
concernent la façon dont nous comprenons la « société
civile », sa complexité et ses limites. Il s'agit,
entre autres, des moyens « d'approfondir la
démocratie » : la citoyenneté, la
participation, les valeurs civiques, la sphère publique. Elles
nous poussent à reconnaître la nécessité
de comprendre comment la démocratie peut être développée
à l'intérieur des sociétés, à
partir de leurs propres valeurs et institutions. Nous avons commencé
à examiner le potentiel de la notion d'un supposé
droit à la démocratie et ses implications –
positives et négatives. Enfin, il est important de comprendre
la démocratie comme un processus politique et non comme un
concept de gestion. Ces leçons compliquent plus qu'elles
ne la simplifient notre vision du développement démocratique.
Ce que nous avons appris nous éloigne d'une simple
formule applicable à la démocratisation. Nous ne
pouvons pas produire un manuel sur le « bon »
développement démocratique, ni même un livret sur
les « meilleures pratiques ». Et de toutes
façons, nous ne devrions pas le faire. Nous devons
essayer de continuer à identifier les nombreux nouveaux
facteurs et enjeux qui émergent à long terme dans le
domaine conflictuel, inégal, contextuel du développement
démocratique. Ce n'est pas l'admission d'une
défaite, c'est plutôt une invitation à
reconnaître simplement le fait que le développement
démocratique est un processus extrêmement complexe et
contradictoire qui ne peut être réduit à une
formule universelle.
Reconceptualisation de la société civile : sa portée et ses limites
Avoir
des institutions démocratiques ne signifie pas avoir une
démocratie. Dès le début, Droits et Démocratie
était convaincu qu'une société civile
forte est la composante essentielle d'un système et
d'une société démocratiques. Notre
expérience nous a montré qu'une stratégie
de soutien à la démocratisation ne peut s'appuyer
sur une vision aussi large et aussi vague. Une analyse beaucoup plus
nuancée ou une problématisation de la société
civile sont nécessaires pour élaborer des stratégies
concrètes. Les questions soulevées ci-dessous sont
particulièrement importantes pour définir une approche.
Tout
d'abord, une société civile large et active est
un ingrédient nécessaire de la démocratie : des
sociétés civiles fortes reflètent la dispersion
relative du pouvoir politique dans l'ensemble du système
sociopolitique (Oxhorn 2001:4). Mais – toute la société
civile ne participe pas de manière active à la mise en
place d'institutions démocratiques et tous ses membres
ne vont pas nécessairement adhérer aux valeurs
démocratiques ni les promouvoir. Une société
civile démocratique peut « surveiller les tendances
autoritaires au niveau de l'état » (Oxhorn
2001:5). Toutefois, dans certains cas, la société
civile peut être majoritairement antidémocratique et
promouvoir l'autoritarisme (par exemple : l'Allemagne
nazie).
Elle n'est pas nécessairement « la source d'une
activité démocratique saine qui favorise la
participation », et « les ennemis de la
démocratie existent au sein même de la société
civile » (Chandoke 2001:16, 17). Dans ce sens, la société
civile n'est pas un monolithe, non plus que dans le sens où
toutes les sociétés civiles appuient un même
programme de transformation démocratique. La société
civile est, plutôt, un lieu où s'expriment des
rapports de pouvoir conflictuels (Fowler 2000:7).
Ensuite,
la société civile est devenue le mot-clé des
bailleurs de fonds internationaux qui s'intéressent à
la démocratie – on a l'impression qu'elle
est souvent perçue comme une alternative « neutre »
aux organismes de financement gouvernementaux (corrompus) ou aux
partis politiques. Ces derniers se voient souvent implicitement
déligitimisés dans le discours des bailleurs de fonds
plutôt que perçus comme des institutions nécessaires
pour rassembler et représenter des intérêts
disparates, ce que la société civile est rarement en
mesure de faire. Doherty (2001:25) écrit que renforcer la
société civile tout en négligeant les partis
politiques est irresponsable et peut miner le processus démocratique
en ouvrant la voie à des leaders populistes qui ne sont soumis
à aucune contraintes de la part de l'appareil d'un
parti. Il est clair, d'après l'étude
entreprise par Droits et Démocratie, qu'il est essentiel
pour les nouvelles démocraties que les partis politiques
puissent jouer leur rôle de rassembleurs d'intérêts.
Troisièmement,
il appert que notre compréhension de la société
civile est profondément ancrée dans le contexte
occidental (l'Europe, les Amériques). Nous avons remis
en question cette interprétation pour plusieurs raisons. Nous
avons vu par exemple qu'en Afrique, les limites de la société
civile, de la famille et de l'état sont très
vagues et se chevauchent beaucoup plus que chez nous. Dans certains
pays islamistes, ce n'est pas seulement le momentum politique
qui donne naissance à une société civile
antidémocratique : elle peut aussi être le produit d'une
culture politique ou d'un ethos qui impose certaines valeurs
non démocratiques (Antonius 2001:7). La façon même
dont nous analysons la société civile est donc –
et doit rester –directement reliée au contexte.
Au-delà de la société civile : citoyenneté, participation, culture démocratique, développement de la sphère publique
Nous avons également appris
qu'il existe plusieurs secteurs d'interrelations entre
l'état et la société civile qui sont
nécessaires au développement démocratique, mais
qui ne peuvent être subsumés. Dans les nouvelles
démocraties, la citoyenneté, la participation, le
développement de la sphère publique, la culture
démocratique – sont des questions importantes qui
concernent à la fois l'état et la société
civile.
La notion de citoyenneté
a été profondément transformée par les
expériences de transitions démocratiques et les
mouvements prodémocratiques dans l'Est et le Sud (Thede
2000). La vision libérale plutôt passive de la
citoyenneté (c'est-à-dire l'appartenance
formelle à la politie) a été revitalisée
dans les nouvelles démocraties, et, dans le Nord, par les
nouveaux mouvements sociaux et identitaires qui demandaient à
participer à un réel exercice de la citoyenneté.
Ceci a révélé de manière évidente
que « l'histoire de la citoyenneté est aussi
celle des gens qui demandent l'égalité, la
justice et la participation promises par la citoyenneté
démocratique, par des moyens qui obligent l'état
à les reconnaître comme une nouvelle catégorie de
citoyens et à considérer leurs demandes comme de
nouvelles catégories de revendications valables »
(Holston 1998: 41). La citoyenneté effective, aussi
problématique soit-elle (comme nous l'avons montré
ci-dessus) est un élément et une mesure essentiels de
la démocratie.
La
Participation est le principe vital de la démocratie.
Mais nous devons concevoir la participation comme un droit qui peut
être exercé, et non comme la « tyranie basée
sur des formules totes faites » (Fowler 2000:28) qui a
envahi le discours et la pratique de presque tous les organismes
intergouvernementaux et qui peut même saper un système
démocratique en limitant la participation à des aspects
relativement peu importants de l'exécution locale des
projets (Joseph 2000). La participation doit être considérée
comme un aspect de la citoyenneté, c'est-à-dire
comme « un droit civique non-discrétionnaire et
inhérent » (Fowler 2000:28). La participation
assure le fonctionnement des principes et des structures de la
démocratie. Mais elle est aussi la principale victime du
déficit démocratique : l'exercice réel du
droit de participer s'affaiblit progressivement et ce, tant au
niveau des citoyens qu'à celui de leurs représentants
élus.
La
culture démocratique (un ensemble d'attitudes,
de règles et de valeurs implicites qui orientent les gens dans
l'exercice de la citoyenneté) est faible dans la plupart
des nouvelles démocraties. Nzomo (2000) définit la
culture démocratique comme les « valeurs de
tolérance, d'inclusion, de partage équitable du
pouvoir et des responsabilités et de justice distributive. »
Sans elle, il est impossible d'assurer la pérennité
des institutions démocratiques ou de développer une
société démocratique. Dans les premières
approches relatives au développement démocratique, la
notion qu'une culture démocratique était
automatiquement le sous-produit des institutions démocratiques
était implicite. Des constatations récentes et
préoccupantes faites en Amérique latine (Lagos 2001),
en Asie (Chu, Diamond et Shin 2001) et en Afrique (Bratton et Mattes
2001:117) suggèrent que les jeunes n'absorbent pas la
nouvelle culture démocratique et que la population plus
instruite fait preuve de cynisme plutôt que d'un réel
engagement envers la démocratie. Les tentatives d'explication
de ce phénomène reposent sur les schémas sociaux
traditionnels de l'autorité hiérarchique (Lagos
2001:142). Alternativa, une ONG établie à Lima, au
Pérou, a identifié un lien structurel complexe entre
l'individu, sa vision du développement et son désir
de devenir politiquement actif. Jaime Joseph (2000:160) écrit
: « Nous constatons que là où prédominent
les individus « fragiles » ayant une faible
estime de soi - même si ces individus sont conscients de leurs
manques - ils ne formulent pas d'intérêts et ne
prennent pas en compte leurs propres capacités
Chez les individus et les organisations fragiles nous trouvons
également une vision limitée du développement,et
lorsque nous trouvons des individus fragiles et une vision étroite
du développement, nous trouvons également une vision
négative de la politique et un manque de volonté
politique ». C'est
là un bon exemple de la relation problématique entre la
participation politique et l'exclusion sociale.
Le
développement d'une sphère publique
dynamique est en dernier ressort ce qui permet aux autres
aspects de la participation démocratique de s'entrecroiser
et de s'épanouir: « la sphère publique
comprend les institutions et le terrain social qui permettent la
résolution des conflits sociaux par des discours raisonnés
et non par la violence ou en fonction du statut ou de la tradition.
Le bien-fondé d'une sphère publique est déterminé
à la fois par la qualité du discours (et par les normes
et valeurs sociales sous-jacentes) et l'importance
quantitative de la participation. Le concept de sphère
publique repose aussi sur l'hypothèse voulant qu'il
existe un « bien commun » qui peut être
articulé dans le cadre de débats publics qui ont lieu
au sein de l'état et de la société
civile » (Macdonald 2000:53). Somers (cité dans
Oxhorn 1999:2), présente les choses un peu différemment
: « la sphère publique est un lieu de participation
contestatoire où les acteurs ayant des identités
diverses à titre de sujets légitimes, citoyens, acteurs
économiques, familles et membres de la communauté,
forment une collectivité publique et s'engagent dans des
négociations et des contestations à propos de la vie
politique et sociale ». Il existe des milliers de
définitions de la sphère publique, mais elle est avant
tout un « espace » virtuel ou physique où
les citoyens négocient les expressions concrètes du
bien commun par le biais du débat. Les médias de masse
sont des canaux importants de la sphère publique actuelle,
mais la notion englobe aussi bien les rencontres individuelles que
les commissions parlementaires. La sphère publique peut être
à la fois un moteur et un produit de la démocratisation.
Dans les nouvelles démocraties, elle est souvent fragile : son
développement est stratégique pour l'avenir de la
participation citoyenne.
Indigénisation (sources traditionnelles)
La démocratie telle que nous
la connaissons est un produit de la culture politique occidentale.
Avec l'émergence d'un système mondial, la
démocratie est devenue une valeur largement partagée à
travers la planète. Même en Occident, il n'existe
pas un système démocratique unique, mais plusieurs,
fondés sur un ensemble de principes, de valeurs,
d'institutions et de processus communs. Nous avons vu plus haut
que le développement démocratique est lié au
contexte. La suite logique de cette observation est donc que la
démocratie est enracinée dans des contextes historiques
et culturels spécifiques. De nombreux auteurs avancent que les
institutions et les systèmes de valeurs traditionnels (en
Afrique et en Asie, par exemple) possèdent leur propres
concepts en matière de droits et de processus démocratique
(Taylor et Muntarbhorn 1993, Silverstein 1996:212, Ngondi-Houghton et
Wanjala 1999:6, Ibhawoh 2001:51-2), et que ces valeurs et concepts
peuvent être mobilisés pour développer des
institutions démocratiques. Toutefois, des propositions
concrètes en ce sens sont rarement élaborées. De
plus, il est important de ne pas idéaliser et chosifier la
culture traditionnelle. Nous devons reconnaître que les
cultures traditionnelles n'étaient pas statiques et
qu'elles aussi donnaient lieu à des luttes à
propos du sens et du pouvoir (Ibhawoh 2000). Certains avancent qu'en
pratique, les groupes subordonnés, les femmes en particulier,
contestent les visions conservatrices des valeurs traditionnelles :
« dans leur conception de la « légitimité »
culturelle, (ils) se concentrent sur des thèmes comme les
méthodes traditionnelles de résolution de conflits, la
centralité de la famille, et la relation réciproque
entre les droits et les devoirs plutôt que l'hégémonie
patriarcale » (Ibhawoh 2001:56).
Le droit à la démocratie
Certain
auteurs commencent à considérer la démocratie
comme un nouveau droit humain international (voir Ezetah 1997, Muñoz
1998). L'idée est née en partie de l'érosion
de la souveraineté de l'état à la faveur
d'une reconnaissance croissante des responsabilités
internationales en matière de protection des droits humains
internationalement reconnus. Ezetah – qui offre, et de loin, le
traitement le plus élaboré sur la question –
avance que le droit à la démocratie peut être
classifié comme un droit international coutumier et primordial
(Ezetah 1997:504) : « étant donné
que le droit à la démocratie est un aspect de la norme
péremptoire de l'autodétermination, tous les
états ont une obligation erga omnes (c'est-à-dire
pouvant s'opposer et, valable contre, le monde entier et toutes
les personnes juridiques, qu'il y ait ou non consentement) de
protéger le caractère démocratique des états
membres » des Nations Unies (Ezetah 1997:509). Il
avance également que dans le droit international, il n'est
pas nécessaire de définir de manière spécifique
le contenu de la démocratie – celui-ci devant simplement
être accepté comme « une conception
contextuelle basée sur une norme de base universelle »
(Ezetah 1997:496). Cette norme est mentionnée dans l'article
21 du PIDCP qui garantit les droits énumérés
dans les articles 22 à 27, tel que requis dans l'article
28 (Ezetah 1997:522). Comme le stipule le jugement de la Commission
des droits de l'homme des Nations Unies rendu en 1981, à
propos du coup d'état en Uruguay, « il n'est
pas nécessaire de protéger un modèle donné,
le terme « démocratie », tel qu'utilisé
dans le langage des droits internationaux, servant essentiellement à
exprimer l'idée d'un genre de gouvernance
légitimisé par le consentement des gouvernés »
(cité dans Ezetah 1997:513). Ezetah avance que le droit
international doit appuyer la démocratie en « définissant
clairement les violations d'un mandat démocratique
comme des crimes internationaux contre la paix » (Ezetah
1997:528).
L'adoption récente par trois grandes organisations intergouvernementales de résolutions relatives à la protection et à l'amélioration de la démocratie pourrait ouvrir de nouvelles avenues dans ce domaine. Bien que les résolutions
soient par nature plutôt politiques qu'obligatoires en
droit, elles peuvent servir de point de départ pour la
reconnaissance d'un droit humain à la démocratie.
Si nous concevons nos droits comme des valeurs émergentes nées
et poussées par des mouvements de citoyens vastes et
diversifiés, alors les efforts visant à
institutionaliser ce nouveau droit peuvent être un moyen
d'assurer une plus grande protection des régimes et
mouvements démocratiques.
La gouvernance comme enjeu politique
Tel que
mentionné plus tôt, le concept de développement
démocratique est remplacé progressivement par celui de
« bonne gouvernance », ou simplement de
« gouvernance ». Cette notion, mise de l'avant
par la Banque mondiale dès 1989, a été reprise
dans les documents de politique des autres grandes organisations
intergouvernementales (Programme des Nations Unies pour le
Développement (PNUD), Organisation pour la coopération
et le développement économique (OCDE), Banque
interaméricaine de développement (BID) et d'autres),
des agences bilatérales et même des institutions
indépendantes et des ONG. Cette tendance vise à
dépolitiser la démocratie en la ramenant à une
question de gestion du pouvoir et des ressources.
La
Banque mondiale, qui a joué un rôle clé en ce qui
concerne l'élaboration du paradigme de la gouvernance, a
défini le concept de diverses façons (au point que
certains soulignent une certaine confusion quant à sa
signification – Forsythe et Reiffer 2000:1002). En 1989, elle
définissait la gouvernance comme « l'exercice
du pouvoir politique pour gérer les affaires d'une
nation. » (Nzomo 2000). En 1992, elle insistait davantage
sur le développement : « la manière dont le
pouvoir est exercé par les gouvernements pour gérer les
ressources sociales et économiques d'un pays »
(cité dans Lévy 2001:877). L'Agence canadienne de
développement international (ACDI) adopte la même
définition mais ajoute que la bonne gouvernance est
« l'exercice du pouvoir par divers niveaux de
gouvernement, de manière efficace, honnête, équitable,
transparente et responsable » (ACDI 1996:21). Pour
Campbell (2000:4), l'approche dominante en matière de
gouvernance met l'accent sur la gestion efficace des affaires
administratives et politiques. Ce qui contraste avec la définition
d'une ONG comme l'Institute on Governance (IOG) : « les
institutions, processus et traditions qui déterminent la
manière dont le pouvoir est exercé, dont les décisions
sont prises et dont on accorde aux citoyens le pouvoir de
s'exprimer la gouvernance effective (est)
l'exercice du pouvoir de manière imputable et
participative en ce qui concerne les questions d'ordre public »
(IOG 1996:1).
De
nombreux auteurs ne sont pas d'accord avec cette tendance à
la dépolitisation. Pour l'IRNUDS (2000b) : « la
Banque mondiale a essayé de dépolitiser la
démocratie, tout d'abord en la réduisant à
la gouvernance et ensuite, en réduisant la gouvernance aux
conditions institutionnelles et techniques nécessaires pour
réussir l'ajustement (structurel) : l'état
de droit, la transparence et l'imputabilité ».
Ghai (2001:26) pousse l'argument plus loin et affirme que « le
FMI et la Banque mondiale ont détourné la démocratie
et les droits en prônant le concept plus étroit de la
« gouvernance » ». Cet
effort de dépolitisation, comme le souligne Campbell, n'est
pas seulement un moyen de réduire et de simplifier un
processus complexe. C'est une façon de redéfinir
l'espace politique. Campbell avance qu'un modèle
spécifique de relations état-marché est
incorporé à ce modèle de gouvernance. La notion
de processus politique souhaitable est réduite à la
rotation des élites. L'espace politique est perçu
comme un lieu de gestion des ressources plutôt que comme un
accès au pouvoir. Et de fait, « la tentative de
traiter le processus politique avant tout en termes de gestion
technique efficace « dépolitise » ces
processus et a pour effet d'enlever toute légitimité
à toute une série d'objectifs politiques »
(Campbell 2000:22). L'auteure ajoute enfin qu'en bout de
ligne, cela touche la redéfinition des droits et
responsabilités des citoyens est effleurée. Cette
approche considère la « démocratie »
comme une machine bien huilée qui produit des résultats
tangibles, plutôt que de reconnaître que la démocratie
est aussi une question de débats, de dissidence, de compromis,
d'élargissement de la participation et même de
remise en question de certaines limites déjà définies
de manière large, qui se produisent souvent de manière
non structurée et « difficilement gérable ».
Un des
problèmes liés à cette approche concerne les
choix qu'elle amène les bailleurs de fonds à
faire dans les pays nouvellement démocratiques. En général,
ils ont tendance à fuir les organisations et inititatives
ouvertement « politiques », qu'il
s'agisse d'organisations de la société
civile ou d'organisations politiques en tant que telles. Les
partis politiques, en particulier, sont considérés avec
méfiance par bon nombre d'importants bailleurs de fonds.
Ce faisant, ceux-ci négligent et marginalisent un élément
de la sphère politique pourtant essentiel à
l'élaboration d'une démocratie
fonctionnelle. Les partis politiques sont les mécanismes qui
permettent de regrouper les divers intérêts sectoriels
des acteurs de la société civile (par le biais de la
négociation) au sein d'une plateforme commune, qui
constitue par ailleurs la base destinée à assurer
l'imputabilité des partis une fois qu'ils sont
élus. Certains auteurs avancent même que cette approche
déséquilibrée comporte un « risque
réel de compromettre la représentativité
démocratique La mise à l'écart des
partis politiques et des parlements peut miner le processus
démocratique, ce même processus que tente de renforcer
l'aide au développement » (Doherty 2001: 26,
25).
La
question de la mondialisation est souvent soulevée comme étant
un problème dans les débats sur la gouvernance. Le
principe de bonne gouvernance, en particulier en ce qui concerne la
participation des citoyens aux décisions qui les concernent,
n'est tout simplement pas appliqué au fonctionnement
interne des grandes institutions financières internationales
(Lévy 2001). Dans ce sens, l'approche technocratique à
la gouvernance contribue à accroître le déficit
démocratique qui afflige de plus en plus l'ensemble des
pays (Evans 2000:424) et l'aggrave.
Les femmes et la démocratisation
Il est
généralement reconnu que la participation des femmes à
la vie politique est le prochain défi que doivent relever les
jeunes démocraties. Les mouvements prodémocratiques
consultés en Afrique, en Asie et en Amérique latine
considèrent tous cette question comme étant
primordiale. La relation entre les femmes et la démocratie est
tellement vaste qu'il est difficile de la cerner, et la
problématique est souvent abordée sous deux
angles différents, le premier étant celui « d'une
approche de la démocratie », et le second celui du
« renforcement de la participitation des femmes à
la vie politique ». Le premier point de vue souligne la
nature spécifique de l'expérience féminine,
et la nécessité de redéfinir les institutions
démocratiques et leurs pratiques en fonction de cette
spécificité, de manière à la refléter
de façon adéquate. Le second point de vue concentre
davantage sur l'accroissement de la participation des femmes à
la sphère politique officielle, une question très en
vogue depuis la conférence mondiale sur les femmes à
Beijing en 1995. Les deux points de vue sont largement abordés
dans la littérature, mais il semble que ces dernières
années, le second l'ait été plus souvent
que le premier.
Quoi
qu'il en soit, et quel que soit le point de vue adopté,
le débat sur la relation entre les femmes et la démocratie
s'inscrit dans une sorte de ghetto isolé, d'une
certaine manière, du reste de la littérature traitant
de la démocratie. Il est très rare en effet que des
textes sur les femmes et la démocratie situent leur débat
dans le contexte d'une analyse plus globale des tendances de la
démocratisation (par ex : Razavi 2000, Molyneux &
Razavi 2001), et les auteurs de textes sur la démocratisation
en général n'abordent pratiquement jamais la
question des femmes. Le travail d'analyse reflète ainsi
le fossé existant sur le terrain entre les mouvements
prodémocratiques et les mouvements féministes dans le
processus de transition. Ce singulier fossé est d'autant
plus gênant qu'il empêche de s'attaquer -
voire de reconnaître – le cœur du problème
de l'exclusion des femmes du processus démocratique et
des institutions. Ce problème peut être énoncé
de la manière suivante : « Bien que la
plupart des problèmes dont sont affligées les «jeunes
démocraties» (comme le caractère élitiste
des partis politiques et l'incapacité de l'Etat à
garantir les droits civils et politiques ou à lutter de
manière significative contre la pauvreté) affectent
l'ensemble des citoyens, ils se manifestent et sont vécus
différemment selon le genre. L'exclusion persistante des
femmes de la vie politique officielle, en particulier, soulève
un certain nombre de questions spécifiques sur la manière
dont il faut réformer les institutions démocratiques,
celles-ci n'assurant pas systématiquement l'équité
entre les sexes. » (Razavi,
2000:IV). En dernier lieu, le relatif sous-développement du
débat sur les femmes et la démocratisation est mis en
évidence par l'absence de travaux théoriques sur
le sujet – la majorité des publications portant
principalement sur des études de cas spécifiques ou des
études comparatives sur des pays ou des régions.
Ces deux axes fondamentaux sont
abordés par les analystes aussi bien que par les praticiens.
Le premier concerne les perspectives et les priorités des
femmes et la nécessité pour les institutions et les
processus démocratiques d'en tenir compte. Le second met
l'accent sur la participation des femmes à la vie
politique, et plus particulièrement sur les mécanismes
qui favorisent et renforcent cette participation. Bien que ces deux
points de vue puissent et doivent être complémentaires -
le premier pouvant même contenir le second – la récente
prédilection pour le second a abouti à la prédominence
d'une perspective quelque peu étroite sur la question.
Parallèlement, chacune de ces approches fait elle-même
l'objet de débats internes. Nous proposons ici
d'identifier brièvement quelques unes des questions les
plus importantes afin de donner un aperçu de leur envergure et
de la façon dont elles pourraient contribuer à repenser
la démocratisation.
Une
approche sexospécifique de la démocratie.
Cette approche découle de l'observation que les rôles
tels qu'ils sont définis par la société en
fonction du genre et appliqués par l'état, font
obstacle à une participation égale des femmes à
la vie politique. Les institutions politiques et leurs processus ont
été construits sur un parti pris en faveur des hommes,
fondé sur la supposition implicite que les priorités,
les perspectives et les intérêts des femmes peuvent être
modulés en fonction des « normes »
masculines. Le fonctionnement de ces institutions et processus
s'appuie sur une conception du « travail »
et de la « participation » qui s'applique
aux adultes mâles de la société. Pourtant, « le
travail relié à ce que l'on appelle les tâches
de la sphère domestique empêche les femmes d'être
compétitives sur le marché de la vie politique, alors
qu'il donne aux hommes la liberté nécessaire pour
l'être » (Ashworth, 1992:9). La division
domestique des tâches et son renforcement par l'état
(à travers les codes civils et de la famille, la politique
sociale etc.) ont des conséquences encore plus graves pour les
femmes de milieux défavorisés.
« L'impossibilité, pour les femmes les plus
pauvres – car la pauvreté aussi a ses origines et ses
différences sexuelles – d'être mobiles, de
faire des choix, de pouvoir accéder à des organisations
qui pourraient les défendre ou les protéger, de
profiter de droits et de commodités que d'autres
considèrent comme allant de soi, contribue à les isoler
davantage. » (Asworth,
1992 :14). Le problème de la violence masculine –
souvent considéré par l'état comme
n'appartenant pas à la sphère publique – a
lui aussi un effet inhibiteur sur la participation des femmes à
la vie politique. Une fois admise l'existence de tels
problèmes, la conclusion s'impose que la sphère
publique et les institutions politiques sont tout aussi biaisées,
et n'autorisent que l'expression des citoyens mâles.
En conséquence, ces deux secteurs doivent être redéfinis
et restructurés afin de rendre possible la participation des
femmes. La sphère publique doit être redéfinie
pour mieux englober la sphère domestique (la famille), ou tout
au moins certains de ses aspects. Et les institutions politiques doivent être réformées
(ou redéfinies) pour refléter les priorités,
l'expérience et les perspectives des femmes.
L'énoncé
précédent implique, en premier lieu, la nécessité
de reconnaître les préjugés faisant obstacle à
une pleine participation des femmes et, en second lieu, d'agir
pour les corriger. Dans cette optique, les deux approches précitées
sont complémentaires. Cependant, dans la pratique, la seconde
approche axée sur les mécanismes de la participation
des femmes à la vie politique s'est en quelque sorte
scindée de l'analyse plus globale de la première
approche. Cette logique étant devenue le « courant
dominant », des efforts ont été faits pour
créer des mécanismes permettant d'augmenter la
représentation des femmes dans les institutions existantes,
avec pour objectif ultime la parité numérique. Aucun
effort équivalent n'a été fait pour
repenser et redéfinir les institutions et leurs processus en
vue d'intégrer les besoins et les priorités des
femmes. En conséquence, dans la plupart des démocraties,
qu'elles soient récentes ou établies de longue
date, les femmes ayant pu s'impliquer dans le processus
politique sont principalement issues d'une élite –
en d'autres termes, elles viennent de milieux sociaux déjà
reconnus comme étant les « dépositaires »
du consensus démocratique. Cela a pour résultat une
modification peu significative du niveau de participation directe des
femmes appartenant aux couches marginalisées de la société.
Les
mécanismes de la participation des femmes à la vie
politique : en dépit des lacunes mentionnées
ci-dessus, la relative abondance de la littérature sur les
mécanismes régissant la participation politique des
femmes témoigne de quelques progrès tant qualitatifs
que quantitatifs. Dans l'ensemble, bien que la plupart des
analystes s'accordent à reconnaître que le nombre
de femmes élues dans les gouvernements a augmenté au
cours de la dernière décennie, les chiffres demeurent
cependant décevants dans l'absolu et les disparités régionales s'avèrent
très importantes. Mais la tendance, à quelques exceptions près, va dans
le sens d'une plus grande représentation des femmes. Il
ressort fréquemment des sondages que les femmes sont de plus
en plus perçues par le public comme des représentantes
potentiellement plus compétentes que les hommes :
moins corrompues, meilleures négociatrices et
moins portées sur les conflits (Htun 2001:13,
Rousseau 2002:8). On peut donc raisonnablement s'attendre à
voir leur nombre augmenter dans les années à venir. Il
est intéressant de constater dans ce type d'étude
que des changements importants en faveur des intérêts
des femmes peuvent survenir même lorsque le nombre de femmes au
sein du corps législatif est relativement restreint :
« un nombre même modeste de femmes au
parlement peut avoir des répercussions positives dans
l'avancée des droits des femmes, lorsqu'il existe
dans la société civile et à l'intérieur
de l'Etat un équilibre des forces permettant un tel
progrès » (Rousseau 2002:2). De même, comme
le souligne Razavi (2000:VII & 34), la mécanique de
participation des femmes ne se développe pas dans un vide
politique. Les transitions démocratiques offrent de nouvelles
opportunités de négociation et de redéfinition,
et dans de nombreux cas, les femmes ont été à
même d'obtenir d'importants changements à la
constitution, à la définition de leurs droits légitimes
et sur la question de la violence à leur encontre. Mais ces
acquis ne sont pas uniquement – ni même peut-être
principalement – le fait des mécanismes permettant aux
femmes d'être élues. Ils seraient plutôt le
résultat d'une astucieuse stratégie d'alliances
politiques destinées à tirer le meilleur parti de la
convergence d'une série de facteurs. Ces facteurs
comprennent le nombre de femmes au parlement et dans les
partis politiques, un secteur féminin dynamique dans la
société civile, un environnement international qui
accorde de l'importance à l'égalité
entre les sexes, des lieux de coalition au sein même de la
structure de l'état, un pouvoir exécutif animé
par la volonté de faire avancer le dossier (même si ce
peut être pour des raisons opportunistes) (Rousseau 2002 : 20,
Razavi 2000 : 49).
Ainsi,
la question n'est pas de savoir s'il faut ou non soutenir
les mécanismes permettant aux femmes d'être élues.
Il s'agit plutôt, une fois celles-ci élues, de
faire en sorte que l'espace créé par l'élection
de ces femmes soit utilisé de manière créative
et intégré à une stratégie
multidimensionnelle. Il est intéressant de constater que,
souvent, même les femmes qui n'ont pas été
élues sur la base d'un programme favorable aux femmes -
une fois élues - s'attaquent activement aux problèmes
des femmes parce qu'elles sont régulièrement
sollicitées par le mouvement féministe et finissent par
se considérer comme ses représentantes. Dans de
nombreux cas, des comités de femmes interpartites deviennent
des véhicules efficaces pour faire progresser le débat
et la législation sur des questions relatives aux femmes. Dans
un article sur l'Amérique latine, Htun affirme que « les
femmes législatrices, regroupées dans des alliances
politiques multipartites, sont à l'origine de la
promulgation de lois sur la violence conjugale, le viol, les quotas,
et la réforme des codes civils et criminels discriminatoires »
(2001:8). Cependant, de telles alliances multipartites n'ont pu
avoir le même impact sur des questions qui, si elles touchent
les femmes, ne sont pas considérées comme des «
questions spécifiquement féminines », telles
la politique et la planification économiques (Razavi
2000 :34).
Il est évident que les
mécanismes électoraux ne constituent pas une solution
en soi. Mais ils sont importants sur le plan stratégique :
« la structure masculine de l'autorité
politique rend extrêmement difficile pour les femmes de se
faire élire sans l'appui de quelque forme de structure
électorale qui le permette – comme par exemple les
systèmes des quotas ou des places réservées »
(Razavi 2000:2). Après analyse, le système des quotas
s'avère préférable à celui des
places réservées. Ce dernier – bien que
garantissant un pourcentage de femmes élues – a tendance
à créer une enclave pour les femmes, alors que le
système des quotas confère une plus grande légitimité
aux femmes parlementaires en tant que représentantes de
l'ensemble de la collectivité (Razavi 2000:26). Les
quotas rencontrent cependant un succès très mitigé,
et pour qu'ils soient plus effectifs, Htun (2001:8) affirme
que : a) la loi doit être clairement énoncée
et obligatoire par nature; b) les quotas fonctionnent mieux avec des
listes fermées ou dans des circonscriptions électorales
importantes; c) ils doivent requérir le placement de
candidates dans des positions soumises au vote.
Femmes
et partis politiques : L'un des facteurs clés
de l'environnement politique global affectant la capacité
des femmes de mettre de l'avant leur programme politique est
leur rôle au sein des partis politiques. Il existe au sein de
certains courants du mouvement féministe une méfiance
prononcée à l'encontre des partis politiques,
méfiance née de l'impression que ceux-ci se
contentent de récupérer les revendications des femmes
sans défendre leurs intérêts. Certaines vont même
jusqu'à affirmer que l'absence de partis
politiques pourrait renforcer la capacité des femmes à
s'unir pour représenter collectivement leurs intérêts
(Razavi 2000 :25). Sans vouloir entrer dans le débat, il est important de noter
que l'un des principaux facteurs ayant permis aux femmes de
remporter des acquis dans les pays nordiques a été la
volonté des partis sociaux-démocrates de ces pays
d'inscrire clairement les revendications des femmes dans leur
programme. Ainsi, les femmes ont non seulement obtenu l'acceptation
des quotas dans la représentation politique, mais également
l'intervention de l'état de manière à
modifier en faveur des femmes le rapport entre les sphères
publique et privée (Razavi 2000:49).
Cependant, après analyse,
l'importance du rôle des partis politiques pour assurer
le fonctionnement de la démocratie ressort de façon
évidente. L'impuissance généralisée
des partis politiques dans les jeunes démocraties et son
incidence néfaste sur la participation démocratique en
général ont déjà été
soulevées dans ce document. Cette impuissance a des
répercussions spécifiques pour les femmes – par
exemple, le disfonctionnement du système des partis politiques
fait obstacle à l'avancée des intérêts
des femmes du fait de l'absence de pression effective de ses
membres. Les commentaires faits à propos de l'Ouganda
s'appliquent indubitablement à beaucoup d'autres
pays : « le manque de structures officielles, de
plans d'action de la part des autorités, ou de
propositions concrètes pour déterminer les priorités
politiques empêchent toute tentative de rendre les partis plus
transparents et également plus sensibles à la question
de l'égalité des genres. (Molyneux & Razavi
2001:30). En d'autres termes, le clientèlisme ainsi que
l'absence de pluralisme et de démocratie au sein des
partis politiques rend les femmes dépendantes du parrainage
politique. La question de savoir comment réformer les partis
politiques, comment en faire des véhicules aptes à
représenter les femmes et leurs priorités politiques,
se revèle être aussi cruciale pour les femmes que pour
le mouvement prodémocratique dans son ensemble.
Au cours
des deux dernières décennies, nous avons assisté
à l'apparition d'une série de
facteurs jusque-là inconnus, qui ont grandement favorisé
la participation des femmes à la vie politique. Ces facteurs
comprennent l'émergence de puissants mouvements
féministes à l'échelle internationale et
dans de nombreux pays en développement, un contexte politique
international favorable et, dans les jeunes démocraties, une
plus grande ouverture et flexibilité des milieux politiques.
Toutefois, les analyses divergent quant la solidité des acquis
obtenus au cours de cette période. Alors que Htun (2001:13) y
voit des raisons d'espérer des progrès pour le
futur en raison de la crédibilité croissante accordée
aux femmes en tant que représentantes politiques par
l'ensemble de la population, d'autres (par ex. UNRISD
2000:7) considèrent que le problème des démocraties
inciviles, et l'étroitesse de la sphère politique
qui en résulte, fragiliseront dans le futur les acquis du
passé.
Conclusion
Le point de vue exprimé ici –
et confirmé par la plupart des études récentes
sur la démocratie – est que la démocratie et les
droits humains se construisent mutuellement, et que les mouvements
des citoyens pour la reconnaissance et l'institutionnalisation
des droits représentent une force motrice majeure dans cette
construction. Mais cette vision reste encore très vague. Comme
nous l'avons déjà souligné précédemment,
la leçon que nous pouvons tirer de l'expérience
de ces dix années de développement démocratique
– quant aux outils et méthodes utilisés, au
déroulement des véritables transitions démocratiques,
à l'expérience et aux contacts développés
avec les organisations qui furent en première ligne lors des
changements démocratiques, nous amène à proposer
une séries de choix. Ces choix découlent des
principales conclusions tirées de cette étude.
La
conclusion la plus marquante et qui revient le plus souvent est que
toutes les récentes transitions vers la démocratie ont
été tronquées ou partielles, du fait que la
participation aux sphères politique et publique est limitée
à une petite élite citadine. L'exercice
efficace de la citoyenneté se limite à un cercle
relativement restreint d'acteurs sociaux. La majorité de
la population se voit exclue des institutions des nouvelles
démocraties. Que ce soit pour des raisons de sexe, d'ethnie,
ou de statut économique, des pans entiers de la population
sont pratiquement absents de la sphère des institutions
officielles de la démocratie. Selon notre analyse, ce
phénomène découle du fait que la transition vers
la démocratie n'a pas mené à une
redéfinition du consensus social sur lequel se fondent les
institutions et les pratiques démocratiques. Le défi
stratégique majeur des nouvelles démocraties est donc
de permettre de renégocier ce consensus social de façon
à inclure les secteurs qui en sont actuellement exclus. Une
telle démarche requiert non seulement une logique sur le plan
quantitatif (le simple élargissement de ces institutions pour
y inclure les exclus), mais également la capacité et
la volonté politique de redéfinir les institutions sur
le plan qualitatif de façon à permettre l'expression
des différences (sexuelles, culturelles, économiques )
dans une perspective d'égalité et de justice.
Les aspects corollaires à cette conclusion sont les suivants :
De
manière générale, après une période
d'intense mobilisation populaire, la participation dans les
nouvelles démocraties butte sur divers obstacles au niveau
de l'état (démocraties inciviles, inégalités
sociales grandissantes). La participation des femmes et des peuples
autochtones se heurte souvent à des barrières encore
plus puissantes.
Accroître
la participation des citoyens via la sphère publique est la
clé qui permettra de consolider le système
démocratique. La sphère publique dans les nouvelles
démocraties est un mécanisme incontournable si l'on
veut développer un concept d'acceptation généralisée
de citoyenneté et de bien commun. Mais, souvent la sphère
publique est affaiblie par les structures autoritaires et la culture
politique qui ont précédé l'ouverture à
la démocratie.
La
participation à la vie politique doit être considérée
comme un droit relevant des instruments des droits de l'homme,
et non comme un privilège. Le développement d'une
culture de participation citoyenne est au coeur de tout système
démocratique de qualité. En particulier, les
institutions politiques qui constituent l'ossature du système
démocratique ne donneront naissance à une véritable
démocratie qu'à la seule condition que la
participation citoyenne soit profondément enracinée
dans leur structure et leur fonctionnement. Les moyens et les
débats spécifiques pour permettre la participation
démocratique dans les institutions politiques peuvent varier
suivant les contextes institutionnels et historiques spécifiques.
S'inspirant
du modèle de O'Donnell (décrit précédemment),
sur le plan stratégique, notre approche pour promouvoir la
démocratie devrait passer par le renforcement des acteurs et
des processus institutionnels, en suivant deux axes : 1- Les
institutions et processus électoraux, 2- Un droit à la
participation ou une combinaison spécifique de droits, qui -
compte tenu du contexte historique spécifique –
permettrait de renforcer et d'élargir les institutions
ainsi que la culture de mise en application tant des droits et que
des élections. Ces droits doivent être envisagés
comme des espaces historiques où s'exerce la capacité
d'agir et qui donneront naissance à des institutions et
des structures politiques.
Nous ne
répéterons jamais assez que les « droits à
la participation » sont fondamentaux dans le sens où
ils génèrent d'autres droits. « Toutes
les sortes de droits dépendent des conditions politiques
antérieures, et nous pouvons affirmer qu'en l'absence
de droits politiques et civils, il n'y a aucune garantie que
d'autres droits, même s'ils sont enchâssés
dans les lois et les constitutions, seront appliqués »
(UNRISD 2000a:5). Aussi l'approche que nous préconisons
ne va-t-elle pas dans le sens d'une scission traditionnelle
entre droits politiques et civils d'une part, et droits
économiques, sociaux et culturels d'autre part. Même
si presque tous les droits auxquels nous faisons référence
figurent dans le Pacte international relatitf au droits civils et
politiques (PIDCP) (liberté d'expression, de réunion,
d'association, d'élection et d'égalité
devant la loi) , et l'un d'entre eux figure également dans le Pacte
international relatif aux droits économiques, sociaux et
culturels (PIDCP) (Article 8 sur le droit de réunion). Nous ne
proposons pas de traiter nécessairement tous ces droits de
manière légaliste. L'instrument doit être
considéré ici comme un engagement de la part des états
et une reconnaissance internationale généralisée
de certaines caractéristiques des régimes
démocratiques. La participation est donc tout à la fois
un droit et un moyen stratégique pour approfondir la
démocratie. L'inclusion de tous ceux qui sont
actuellement tenus à l'écart du cercle de la
citoyenneté exige un changement qualitatif des institutions
démocratiques et de leurs processus. La participation –
vue comme la capacité collective des groupes systématiquement
marginalisés à exprimer clairement leurs propositions
politiques et à accéder aux processus et aux
institutions permettant des prises de décision démocratiques
pour utiliser la logique des droits et devenir des citoyens ayant des
droits, telle est la clé menant à un véritable
développement démocratique.
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Notes
Cliquez sur les numéros de notes pour retourner au texte.
Il faut signaler comme limite importante que la documentation ayant
servi à cette étude a été publiée
presque exclusivement en Europe de l'Ouest et en Amérique
du Nord. Nos discussions avec des organisations d'Asie,
d'Afrique et d'Amérique latine à
l'occasion d'un séminaire interrégional
tenu dans nos bureaux de Montréal, les 29 et 30 octobre 2001,
nous ont permis de vérifier et de modifier nos conclusions
provisoires. Nous avons principalement limité les
publications consultées à celles traitant de concepts
et d'enjeux, ou s'intéressant à plus d'un
pays. La période couverte, sauf exception, va de 1995 à
2001.
Pour Carothers (2002) cette vague a débuté avec la
démocratisation des régimes dictatoriaux dans le Sud
de l'Europe, au Portugal, en Espagne et en Grèce, au
milieu des années soixante-dix.
Fowler (2000:7) souligne avec justesse que la société
civile est également un espace où s'expriment
des rapports de force divergents et qu'elle ne peut donc être
traitée comme une entité monolithique. Les
organisations qui composent la société civile sont
très diverses et leurs intérêts ne sont pas
nécessairement convergents, ni nécessairement
démocratiques. Par conséquent, la société
civile doit être analysée de manière spécifique
au cas-par-cas.
Il existe certaines exceptions. On peut citer le réseau
informel de fondations oeuvrant pour la démocratie et dont
font partie, entre autres, le National Endowment for Democracy,
National Democratic Institute (NDI), International Republican
Institute (IRI), Center for International Private Enterprises
(CIPE), la Westminster Foundation for Democracy, Droits et
Démocratie, les Stiftungs allemandes, la Fondation
Jean-Jaurès et d'autres institutions parapubliques
similaires. Un autre modèle intéressant est celui de
l'Institut pour la démocratie et l'assistance
électorale (International IDEA), mis sur pied et soutenu par
plusieurs gouvernements de moyennes puissances du Nord et du Sud,
dont ceux de l'Australie, de la Barbade, de la Belgique, du
Botswana, du Canada, du Chili, du Costa Rica, du Danemark, de la
Finlande, de l'Inde, de la Mauritanie, de la Namibie, des
Pays-Bas, de la Norvège, du Portugal, de l'Espagne, de
l'Afrique du Sud, de la Suède et de l'Uruguay.
Par “capacité d'agir” (agency, en anglais),
on désigne ici la capacité historique des acteurs
sociaux à prendre des initiatives dans le but de faire
avancer leurs intérêts collectifs et leur projet
social.
Je suis redevable à François Crépeau pour le
développement de cette idée.
Pour tenter de combler cet écart, le National Endowment for
Democracy (NED) a créé le Journal of Democracy
en 1990. Le journal Democratization, bien qu'il soit le
fruit d'universitaires britanniques, déploie également
des efforts constants pour lier la théorie, en constante
évolution, avec des cas et problèmes concrets. Ils
exercent tous les deux une grande influence sur la façon de
penser des institutions qui font la promotion de la démocratie.
La littérature montre une méconnaissance fréquente
du champ d'application des droits humains tels que définis
dans les instruments internationaux. Par conséquent, les
auteurs parlent souvent de « liberté d'expression
et droits humains », ou de « droits
civils et humains ». De notre point de vue, les
droits humains comprennent les droits politiques, civils,
économiques, sociaux et culturels. Une série
d'instruments internationaux et régionaux existent : en
particulier la Déclaration universelle des droits de l'homme
(DUDH), le Pacte international relatif aux droits civils et
politiques (PIDCP) et le Pacte international relatif aux droits
économiques, sociaux et culturels (PIDESC).
Ceci préfigure aussi des analyses comme celle de Youngers
(2000), sur le Pérou et le Venezuela, dont les leaders élus
démocratiquement combinent réformes économiques
néolibérales et autoritarisme politique.
Ces auteurs ont établi comme base pour la consolidation que
70 % de la population doit appuyer la démocratie et que pas
plus de 15 % doit appuyer les autres options autoritaires; j'ai
mis en doute, dans d'autres documents, la validité de
ces mesures (Thede 2001).
J'avance ici que le consensus social est un processus par
lequel les principaux acteurs de la sphère publique d'une
société négocient et finissent par s'entendre
implicitement sur les paramètres qu'ils respecteront
dans la compétition politique et que les acteurs, de manière
collective, reconnaissent comme légitimes pour participer à
cette compétition.
Une étude récente sur l'impact éventuel
de la Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA) sur
les droits humains (Bronson et Lamarche 2001) propose des mesures
concrètes pour résoudre le problème du manque
de cohérence entre les accords commerciaux internationaux et
les droits humains. Voici deux de ces propositions:
- Premièrement,
qu'un « mécanisme d'examen des
politiques commerciales soit créé au sein de la ZLEA.
Son mandat serait entre autres d'évaluer la conformité
de chaque état aux normes relatives aux droits humains lors
de l'élaboration des politiques commerciales. Ce
processus devrait comprendre l'obligation explicite d'
inclure la participation des organisations de la société
civile et des organismes de défense des droits humains.»
- Deuxièmement,
que « la Commission interaméricaine, quand
elle présente son rapport chaque année devant
l'Assemblée générale de L'OéA,
fasse un résumé de son évaluation de l'impact
de l'intégration économique régionale
sur les droits humains. Ce résumé devrait inclure
des recommandations pour augmenter la cohérence entre la
ZLEA et le système régional de protection des droits
humains, identifier les obstacles à l'atteinte de
l'objectif de cohérence et présenter des
recommandations à l'Assemblée générale
et à tout organisme de supervision créé par la
ZLEA. La société civile devrait participer au
processus de préparation du rapport et avoir la possibilité
de faire des commentaires aux autorités nationales et
régionales pertinentes. »
Je voudrais remercier Andrés Pérez pour ces
observations faites à l'occasion du séminaire
interrégional , sur la participation démocratique
organisé par Droits et Démocratie les 29 et 30 octobre
2001.
Je voudrais remercier aussi Bonnie Campbell pour cette observation,
faite lors de ce même séminaire.
Andrés Pérez, commentaires faits lors du séminaire
interrégional, voir la note 13 ci-dessus.
Razavi (2000:36) affirme qu'en fait les droits civils sont les
plus vulnérables de tous les droits: « alors
que les droits sociaux et les droits relatifs au travail connaissent
une certaine légitimé et institutionnalisation (à
la suite des pressions exercées par les mouvements de gauche
et syndicaux et aux mesures prises par l'état dans son
incarnation populiste-corporatiste), le domaine de la justice et des
droits civils est le moins développé et le plus
vulnérable aux abus.»
O'Donnell avait élaboré antérieurement
une série de concepts décrivant certains aspects de ce
phénomène, et parlait de « démocratie
de faible intensité » et de « démocratie
intolérante ».
Eritrée, le Togo, le Kenya, la Tanzanie, Haïti, le
Guatemala, El Salvador, le Pérou, le Pakistan, la Thaïlande,
la Birmanie, le Rwanda, le Mexique.
Comme dans toutes les nouvelles initiatives, plusieurs problèmes
imprévus se sont présentés. Parce que les
donateurs attendus ne se sont pas manifestés, parce que le
processus a en réalité utilisé beaucoup plus de
ressources que prévu et parce qu'il a généré
beaucoup plus de programmes potentiels que ce que Droits et
Démocratie pouvait prendre en charge, l'approche a été
modifiée.
Date de publication prévue : septembre 2002.
Dans la plupart de ces pays, la guerre et la répression
prolongées ont gravement endommagé ou détruit
le tissu de la société civile. Celle-ci est donc
fragmentée et les divers éléments qui en font
partie ont beaucoup de difficulté à les uns avec les
autres.
Ce traitement de la « société civile »
suppose une définition plus simple que celle qui existe
actuellement. Ici je m'en tiendrai à résumer
brièvement les nombreux débats qui ont eu lieu sur la
définition, la portée et les applications du terme.
Certains analystes avancent, par exemple, que pour être
comprise comme catégorie, la société civile
doit d'abord adhérer aux valeurs
libérales-démocratiques. à mon avis, nous
n'avons rien à gagner à essayer de définir
les problèmes qui existent au sein de la société
en créant des catégories fermées.
La Déclaration de Harare adoptée par les pays membres
du Commonwealth (1991), la Déclaration de Bamako par les pays
de la francophonie (déc. 2000) et la Charte démocratique
interaméricaine de l'Organisation des états
américains (sept. 2001)
Une critique à l'endroit de la sphère publique
émerge des pays de l'ex-URSS, où la famille fut
le théâtre d'une résistance politique :
« plusieurs femmes semblent remettre
ouvertement en question les fondements du féminisme
[occidental], qui considère comme oppressif le confinement
des femmes dans la sphère privée et comme libérateur
leur engagement dans l'économie et la politique (Razavi
2000 40). Il n'est pas évident de comprendre dans
quelle mesure cette critique pourrait trouver une réponse
adéquate dans l'idée d'une compréhension
plus complexe des interrelations entre secteur public et secteur
privé.
Cette aproche convient à deux stratégies divergentes,
mais il est impossible d'élaborer davantage sur elles
dans le contexte de ce document. La première stratégie
est fondée sur un idéal d'égalité
et vise à « uniformiser les règles du jeu »
en ce qui concerne la participation des femmes. La deuxième
suppose qu'il y a une spécificité dans
l'expérience des femmes et par conséquent,
propose de tenir compte des différences entre les genres au
sein de la sphère politique. En termes pratiques, les deux
demandent l'élimination des barrières à
la participation des femmes et la distinction entre les deux n'est
pas toujours claire.
La moyenne générale, qui atteignait environ 6% dans
les années quatre-vingts, a doublé dans les années
quatre-vingt-dix (UNRISD) 2000a:5)
Les chiffres pour les parlements nationaux vont de 3 à 4%
dans les pays arabes pour atteindre 36% dans les pays nordiques
(Razavi 2000:4).
On peut cependant dire la même chose des parlementaires en
général, qui ont fait l'expérience des
effets d'un déficit démocratique croissant en ce
qui concerne l'appareil exécutif du gouvernement, à
propos de la politique économique (Pour une illustration de
ce phénomène, voir Droits et Démocratie 2000).
Htun (2001:9) exprime un point de vue plus modéré de
cet argument en affirmant que la loyauté des partis pouvant
parfois aller à l'encontre de la solidarité
entre les femmes législatrices sur des questions
fondamentales, les organisations féministes du secteur civil
jouent un rôle fondamental dans la consolidation des alliances
entre les femmes représentantes de partis politiques.
Nous comprenons ici les « d'institutions »
telles que les définit Giddens : comme étant
profondément ancrées dans les pratiques sociales.
Respectivement articles 19, 21, 22, 25 et 26.
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