Guerre, terrorisme et droits humains

Les leçons du 11 septembre

Nous avons été horrifiés par le carnage aveugle et les destructions qu'ont provoqués les attentats suicides du 11 septembre 2001 à New York et à Washington. En Afrique de l'Est, nous savons nous aussi quelles terribles souffrances les actes de ce genre peuvent engendrer. Les attentats à la bombe perpétrés en août 1998 contre les ambassades américaines de Nairobi et de Dar-es-Salam ont tué des centaines de personnes et en ont blessé des milliers d'autres. Nous réclamons justice contre les auteurs de ces crimes horribles, sans pour autant faiblir dans notre volonté de respecter les droits des suspects. Il ne faut pas céder à l'esprit de vengeance ni prendre pour cible des communautés entières ou des confessions religieuses pour obtenir justice. Voilà, à notre avis, une leçon qui a échappé à l'administration Bush.

Depuis les attentats du 11 septembre, les États-Unis ont poursuivi chez eux et à l'étranger des politiques qui mettent en péril les libertés civiles et les droits de la personne. L'adoption de lois restreignant les droits des suspects et de leurs avocats sape les assises de la démocratie américaine tout en invitant les régimes dictatoriaux ailleurs dans le monde à réprimer leurs dissidents.

Nous exprimons de sérieuses réserves sur la façon dont les États-Unis ont mené leur guerre contre le terrorisme en Afghanistan. À notre connaissance, personne n'a eu à rendre compte des nombreuses victimes civiles tuées inutilement. De plus, les talibans et les membres d'al-Qaïda détenus à la base de Guantanamo devraient bénéficier du statut de prisonniers de guerre et être traités en conséquence. En prenant des mesures en ce sens, les États-Unis montreraient qu'ils ont agi de bonne foi dans leur guerre contre le terrorisme.

Nous demandons aux mouvements américains de défense des droits civils et des droits humains d'inciter leurs compatriotes à rechercher les causes des attentats et à comprendre qu'en modifiant leurs politiques à l'étranger, les États-Unis pourraient peut-être atténuer le sentiment d'aliénation et les griefs que d'autres cultures et d'autres pays nourrissent à leur endroit. Un authentique dialogue entre les cultures, les religions, les riches et les pauvres, le Nord et le Sud, voilà le moyen le plus sûr de faire disparaître les démons à l'origine du 11 septembre.

Nous ajoutons notre modeste voix au concert de tous ceux qui s'opposent à une intervention militaire américaine en Irak. Depuis la guerre du Golfe menée par les États-Unis il y a dix ans, l'Irak est devenu un enfer. Les sanctions des Nations Unies ont paralysé le pays. Toute tentative de renverser le régime iraquien se solderait pas la désintégration du pays, une interminable guerre civile et des souffrances sans nom pour les femmes, les enfants et les infirmes. Il faut abandonner l'option belliciste. Elle ne fera qu'apporter d'autres souffrances et confirmera le sentiment que les États-Unis nourrissent le projet de détruire la nation arabe. Washington devrait au contraire polariser ses efforts sur le règlement du conflit israélo-palestinien - qui passe par la levée de l'occupation de la Palestine, l'arrêt des massacres des deux côtés, et la création d'un État palestinien souverain assortie de garanties de sécurité pour Israël.

Nous avons assisté, après les attentats du 11 septembre, à un déferlement de gestes de soutien en faveur des victimes et de leurs familles. Un village masaï, au Kenya, a même offert du bétail aux Américains en signe de solidarité. Ce fut un geste très touchant. Nous avons le sentiment que l'administration Clinton et l'administration Bush n'ont pas fait tout ce qu'il fallait pour aider les victimes kényanes de l'attentat de 1998 contre l'ambassade américaine à Nairobi. Les États-Unis ont eu raison de créer un fonds d'aide aux victimes du 11 septembre et à leurs familles, mais ils devraient étendre ce soutien aux personnes touchées par l'attentat de Nairobi.

Nous n'oublierons pas les victimes du 11 septembre, mais nous voulons aussi rappeler aux États, et en particulier aux États-Unis, qu'il leur incombe de respecter la primauté du droit international et des droits humains. Nous invitons instamment l'administration Bush à mettre un terme à sa confrontation avec l'Irak. Pour nous, seule une approche équilibrée de toute la communauté internationale, exempte d'unilatéralisme, peut atténuer les haines et faire cesser les violations des droits qui continuent d'endeuiller notre planète. Sinon, ce sera la loi de la jungle et nous serons tous perdants.

Professeur Makau Mutua

Président,
Commission kényane des droits de la personne
Dr Willy Mutunga

Directeur général,
Commission kényane des droits de la personne




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